Pause Lecture - La Saga Final Fantasy VII Rebirth de Pierre Lovati chez Third Éditions

Il y a des livres qu’on ouvre pour prolonger un jeu qu’on a aimé. Et puis il y a ceux qu’on ouvre presque avec une forme d’urgence, comme on cherche une carte avant de repartir sur une route que l’on sait trop vaste pour être traversée sereinement à l’aveugle. C’est exactement ce que j’ai ressenti avec La Saga Final Fantasy VII Rebirth de Pierre Lovati chez Third Éditions, que l'éditeur m'a fait le plaisir de me faire parvenir. Non pas le simple plaisir de retrouver un univers apprécié, mais le besoin presque immédiat de mettre de l’ordre dans un vertige, de remettre de la lisibilité dans une œuvre immense, parfois brouillonne, souvent fascinante et dont je savais déjà, en jouant, qu’elle me glissait partiellement entre les doigts.
J’avais déjà eu ce sentiment en découvrant Final Fantasy VII Remake. Celui d’arriver après la bataille, de monter dans un train déjà lancé, de contempler les visages des autres passagers en comprenant qu’ils voyaient davantage que moi. Avec Rebirth, ce vertige ne s’est pas contenté de revenir. Il s’est aggravé.
Le jeu est plus grand, plus dense, plus libre, plus ambitieux, mais aussi plus chargé de mémoire, de sous textes, d’échos, de relectures et de bifurcations. Très vite, même en prenant beaucoup de plaisir, j’ai senti qu’il me manquait des clés. Certaines scènes me touchaient sans que je puisse dire précisément pourquoi. D’autres me troublaient avec une intensité étrange, comme si je voyais les contours d’un monument dans le brouillard sans parvenir à en saisir toute l’architecture. Je savais que quelque chose de majeur se jouait devant moi, parfois même quelque chose de monumental pour l’histoire du jeu vidéo, et je savais tout aussi bien que je n’en recevais qu’une partie. Certaines scènes clés m’ont laissé moins bouleversé que perplexe. Je vais être clair : j’ai adoré Final Fantasy VII Rebirth, mais je ne l’ai pas vraiment compris.

C’est là que le livre de Pierre Lovati devient, à mes yeux, non pas simplement intéressant, mais carrément nécessaire.
Dès les premières pages, l’auteur réussit quelque chose de très rare. Il transforme la désolation en spectacle sans jamais la trahir. Il fait d’une ville en ruine, d’un paysage au loin, d’un souvenir incomplet ou d’un personnage entrevu, non pas de simples éléments de décor, mais des portes d’entrée vers quelque chose de beaucoup plus vaste. Il va même plus loin, il montre les portes, proposes les clés et se lance dans l'inconnu pour nous décrire ce qui se trouve derrière. Plus qu’un auteur, Pierre Lovati est ici un exégète, mais un exégète qui aurait refusé la sécheresse, le jargon, le commentaire figé. C’est un conteur. Il guide, il relie, il éclaire, mais il n’écrase jamais. À aucun moment je n’ai eu l’impression d’assister à un cours magistral. J’avais plutôt le sentiment d’être accompagné par un précepteur patient, passionné, capable de me tendre la main exactement là où j’en avais besoin. Cela reste un exercice mental plus complexe que de simplement rester passif face à une vidéo de lore ou bien que de simplement lire un wiki. C'est beaucoup plus exigeant. Je met d'ailleurs au défi quiconque de lire ce livre d'une traite tant la somme d'informations semées, déposées et ramassées par Pierre Lovati est titanesque ! C'est donc plus exigeant mais c'est surtout tellement plus gratifiant, tellement plus profond et tellement plus stimulant !
C’est sans doute la plus grande force du livre. La matière à digérer est phénoménale, il y a dans Final Fantasy VII Rebirth une telle accumulation de signes, de références, de motifs, de glissements narratifs, d’intentions de mise en scène, de détails de construction du monde, qu’un mauvais livre aurait pu devenir une démonstration indigeste, pensée d’abord pour les puristes et les connaisseurs déjà acquis à la cause. Pierre Lovati évite cet écueil avec une aisance remarquable. Sa plume a quelque chose de très fluide, presque accueillant, qui donne envie d’avancer encore, de tourner la page suivante, de picorer les informations au gré de ses propres sensibilités avant de se rendre compte, quelques dizaines de pages plus tard, qu’on a déjà absorbé une somme impressionnante de savoirs sans jamais avoir eu le sentiment de forcer.
L’objet lui même accompagne d’ailleurs très bien cette sensation. La mise en page, les respirations, les effets de structure, la façon dont le livre épouse la progression du jeu et transforme son analyse en véritable voyage, tout cela est extrêmement bien vu. Il y a même par endroits quelque chose qui tient presque du jeu de piste, une manière de se déplacer dans l’ouvrage comme on se déplacerait dans une œuvre qui se dérobe, qui se recompose, qui demande au lecteur de rester actif. J’y ai parfois retrouvé une sensation proche de celle laissée par certaines lectures labyrinthiques comme La Maison des Feuilles de Mark Z. Danielewski, avec cette impression grisante qu’un simple détail en apparence secondaire peut soudain prendre une profondeur inattendue. Le livre ne se contente pas de commenter Rebirth. Il en reproduit aussi discrètement le mouvement, les méandres, les échos et les détours. Le livre n'est pas qu'un simple pavé de texte, sa substantifique moelle est accompagnée d'illustration et proposée intelligemment avec une mise en page adapté, ludique et qui sait la mettre en valeur. Final Fantasy VII Rebirth est tentaculaire, encore plus que ne l'était Remake et probablement encore plus que ne l'était l'oeuvre originale.
C’est ce qui explique sans doute pourquoi il m’a autant touché alors même que je n’ai pas le rapport fondateur de tant d’autres joueurs à Final Fantasy VII original. Je n’ai pas connu ce choc là au bon moment. Je n’ai pas grandi avec lui. J’ai pris les remakes en cours de route. Et précisément pour cette raison, j’ai eu besoin de ce livre bien plus encore que du premier consacré à Remake. Le précédent m’avait déjà beaucoup plu, mais celui ci me semble répondre à une nécessité plus pressante. Plus la trilogie se complexifie, plus elle se rapproche de sa conclusion, plus le risque de se sentir largué devient réel. Bien sûr, on peut profiter du voyage sans tout comprendre. On peut se laisser porter par l’ampleur, par les paysages, par la musique, par l’attachement aux personnages. Mais quand on sent qu’une œuvre a beaucoup plus à offrir que ce qu’on en a saisi sur le moment, il devient très difficile de s’en contenter.
Ce livre agit alors comme un palliatif au meilleur sens du terme. Il me permet de m’accrocher au wagon. Il me permet de profiter du voyage autrement. Mieux encore, il me donne l’impression de rattraper un peu de ce regard que portent sur Rebirth ceux qui connaissaient déjà l’histoire, ceux qui pouvaient reconnaître les déplacements, sentir les écarts, noter les subtilités, pressentir les drames à venir ou les ambiguïtés laissées volontairement ouvertes. Cette position me sera toujours, dans une certaine mesure, inaccessible, mais Pierre Lovati la rend au moins approchable. Et c’est déjà énorme.

L’un des passages qui m’a le plus marqué concerne les évaporés du Japon. Cette expression est reprise de l'enquête éponyme écrite par Léna Mauger et qui parle des citoyens Japonais qui décide d'eux-même et du jour au lendemain de disparaître sans laisser de traces et en laissant leurs anciennes vies derrière eux. Pierre Lovati mentionne cette ouvrage et ce sujet en traitant de l'un des PNJ croisé au début de l'aventure. C’est un sujet sur lequel j’avais déjà travaillé auparavant et je ne m’attendais pas à le retrouver ici, sous cet angle précis. Voir un simple personnage, ou ce que l’on pourrait prendre trop vite pour une présence secondaire, éclairé à travers ce prisme m’a profondément plu. Cela dit énormément du livre, mais aussi du jeu. Soudain, ce qui paraissait déjà riche devient presque vertigineux. On comprend qu’un simple PNJ, une silhouette croisée, un détail de comportement, peuvent être lus comme le symptôme de quelque chose de beaucoup plus vaste, de beaucoup plus humain, de beaucoup plus social. À cet instant, j’ai pris de plein fouet la mesure de ce que Rebirth cherchait à raconter bien au delà de sa seule intrigue principale. J'ai pris de plein fouet la somme de tout ce que je sais que je ne sais pas autour du jeu. Mon ignorance et l'ignorance de la portée véritable de cette ignorance est dantesque. Pierre Lovati éclaire par sa plume ce gouffre insondable et me permet de calmer mes envies de tout savoir.
Mais je dois l’avouer, cette découverte a quelque chose d’un peu brutal. Il y a eu chez moi une légère secousse morale en réalisant à quel point j’étais passé à côté de certaines choses en jouant. C’est une sensation très particulière, presque un peu douloureuse, comparable à celle que l’on ressent lorsqu’on s’attarde enfin sur les textures d’un monde dans lequel on a pourtant déjà passé des dizaines d’heures. On découvre le temps passé à modéliser un sol, une fresque, une porte, un pan de mur et l’on réalise qu’on a traversé tout cela en sprintant, absorbé par l’objectif suivant. Le livre démultiplié cet effet. Il m’a montré combien un jeu que j’avais déjà énormément apprécié pouvait encore me dépasser de très loin.
C’est aussi pour cela qu’il tombe si bien. Non seulement il éclaire Rebirth, mais il me donne très concrètement envie d’y revenir. De le refaire avec un autre regard. De le reprendre non plus comme un joueur pris dans le flux, mais comme quelqu’un qui sait davantage où il met les pieds, ce qu’il regarde, ce qu’il risque de manquer, ce qui se joue peut-être dans un dialogue, une cicatrice, un coup d’épée, un silence, une apparition. Certaines scènes qui m’avaient paru floues ou maladroitement tenues dans le jeu deviennent ici bien plus lisibles. Le livre ne corrige pas magiquement toutes les faiblesses narratives du titre, mais il en compense plusieurs en leur redonnant du sens, de la perspective, des ramifications. Et cela change énormément de choses.
Mon seul vrai reproche est d’ailleurs aussi le même que celui que j’adresserais au jeu. Comme Rebirth, ce livre est un deuxième épisode. Il a beau être passionnant, dense, généreux, il ne vit pas complètement seul. Il gagne énormément à être abordé après le premier jeu et après le premier volume signé Pierre Lovati. On peut rattraper une partie du retard, bien sûr. L’auteur fait tout pour accueillir son lecteur. Mais je déconseillerais tout de même de commencer ici, comme je déconseillerais de commencer directement par Rebirth. Ce n’est pas tant une faiblesse de l’ouvrage qu’une conséquence logique de sa nature.
Pour le reste, difficile de ne pas recommander chaudement cette lecture. Parce qu’elle agit à la fois comme un guide, un codex, un livre de chevet et presque un compagnon de route. Sa construction chronologique, zone par zone, en fait une lecture très particulière, que l’on peut tout à fait imaginer reprendre en parallèle d’une nouvelle partie, chapitre après chapitre, comme un Piggyback qui n’expliquerait pas comment gagner un combat, mais comment regarder, comprendre et ressentir davantage. C’est peut-être cela, au fond, qui m’a le plus séduit. La Saga Final Fantasy VII Rebirth ne remplace pas le jeu. Il ne l’assèche pas non plus sous le poids du commentaire. Il l’ouvre. Il lui redonne de la profondeur. Il répond à vos angles morts. Il revient sur ce que vous aviez laissé filer. Il vous donne enfin l’impression que vous aussi, vous pouvez suivre la route sans avoir toujours un train de retard.
Et pour quelqu’un comme moi, qui veut aborder la conclusion de cette trilogie dans les meilleures conditions possibles, ce n’est pas un luxe. C’est exactement le livre qu’il me fallait.
À la relecture de ces lignes, je m’aperçois que j’ai presque entièrement délaissé le travail d’édition de Third Éditions, tant j’ai été absorbé par la richesse de la réflexion, l’ampleur des recherches et la pédagogie derrière la plume de Pierre Lovati. Et pourtant, c’est une évidence : La Saga Final Fantasy VII Rebirth est aussi un très bel objet.
Dans la continuité du premier volume, l’ouvrage reprend une identité visuelle immédiatement reconnaissable, avec cette couverture simple, presque sobre, qui prolonge naturellement celle du précédent tome et installe déjà une forme d’attente pour le troisième. Il y a quelque chose de très cohérent dans cette trilogie, jusque dans sa matérialité, comme si les livres eux-mêmes accompagnaient le voyage du jeu.
On est clairement du côté du livre que l’on garde, que l’on expose, que l’on laisse traîner volontairement sur un bureau ou dans une bibliothèque. La couverture rigide est solide, le papier agréable, et le format suffisamment généreux pour valoriser le contenu sans devenir encombrant. C’est un équilibre assez juste, qui permet à la fois une lecture confortable et une vraie présence en tant qu’objet.
Si l’aventure Final Fantasy VII Rebirth vous a marqué, ou même simplement intrigué, difficile de ne pas vous recommander cet ouvrage. Avec, évidemment, la prudence habituelle sur les spoilers. Et une forme d’évidence supplémentaire aujourd’hui : alors que le jeu s’apprête à arriver sur Nintendo Switch 2, difficile d’imaginer meilleur compagnon pour (re)découvrir cette œuvre tentaculaire avec un regard renouvelé.

