Plus de trois semaines. C'est l'avance que Lies of P: Complete Edition prend sur Elden Ring: Tarnished Edition en arrivant le 5 août sur Nintendo Switch 2. Le calendrier est culotté, mais il est surtout très bien pensé. Avant de partir arpenter l'Entre-terre, les joueurs Nintendo vont pouvoir descendre les rues beaucoup plus étroites de Krat.
J'ai terminé au moins deux fois chacun des principaux Souls de FromSoftware et cette habitude m'a rendu méfiant. Le genre a produit énormément de copies qui reprennent la difficulté, les raccourcis et les grandes portes sans jamais comprendre ce qui rend ces jeux réellement passionnants. Lies of P fait partie des rares qui ont compris. À mes yeux, c'est même le meilleur soulslike développé en dehors de FromSoftware.
Reste une réserve et elle est de taille : sur la version que j'ai testée, le mode portable n'est pas encore à la hauteur du reste.
Test réalisé à partir d'une clé fournie par l'éditeur, en 25 heures de jeu, après avoir terminé l'aventure principale, sur une version antérieure au patch prévu pour le lancement.
La Nintendo Switch 2 tient son Bloodborne
Autant l'admettre tout de suite : la comparaison arrive dans les cinq premières minutes et ne repart plus. Une ville malade, une architecture européenne fin de siècle, des ruelles éventrées, des créatures difformes et un rythme de combat qui récompense l'agressivité. Lies of P regarde Bloodborne droit dans les yeux et ne s'en cache pas une seconde.
Il y a donc quelque chose d'assez drôle à voir la Nintendo Switch 2 accueillir son Bloodborne avant son Elden Ring. Et toujours, bien sûr, avant que Bloodborne lui-même ne reçoive le moindre patch PS5. Ou PS4 Pro. Sony a décidément le sens du suspense.
Sauf que réduire Lies of P à un substitut serait injuste et surtout faux. Round8 Studio s'appuie sur des références évidentes, mais il les assemble avec assez d'intelligence pour bâtir autre chose. Bloodborne basculait vers le cauchemar cosmique et l'indicible. Lies of P, lui, raconte l'effondrement mécanique d'une civilisation qui pensait avoir tout sous contrôle. Krat n'est pas Yharnam : c'est une ville de progrès, d'ingénieurs et de vitrines, dont les rouages se sont retournés contre elle. La différence paraît mince sur le papier. Manette en main, elle change absolument tout.
Collodi passé à la broyeuse
Lies of P reprend Les Aventures de Pinocchio de Carlo Collodi pour en faire tout autre chose. J'ai étudié ce texte à l'université et j'en garde un souvenir ému, alors autant prévenir : il ne faut pas s'attendre ici à une adaptation sage qui avance de chapitre en chapitre. Round8 conserve les noms, quelques figures, le rapport au mensonge et la quête d'humanité, puis plonge le tout dans une ville inspirée de la Belle Époque et ravagée par la folie de ses marionnettes.
Ce qui sauve la démarche, c'est que Pinocchio n'est jamais traité comme un simple habillage. Le mensonge, l'obéissance, la conscience et la frontière entre l'homme et la machine traversent réellement l'aventure, jusque dans les systèmes de jeu. Le récit n'est pas toujours d'une grande finesse, l'écriture se montre parfois plus démonstrative qu'il ne le faudrait, mais l'univers, lui, tient debout de bout en bout.
Et il est magnifique. La direction artistique ne se contente pas d'être « sombre » : elle est ancrée dans une époque précise. Lampadaires à gaz, salons bourgeois figés, hôtels somptueux transformés en refuges, ateliers d'horlogerie, façades Art nouveau constellées d'impacts. Krat raconte son propre passé avec ses décors et l'on comprend très vite ce que la ville était avant, ce qui la rend d'autant plus triste à traverser.
La musique accompagne bien l’atmosphère de Krat, mais elle manque de thèmes réellement marquants. Elle fonctionne pendant l’aventure sans laisser beaucoup de souvenirs une fois celle-ci terminée.
Un Souls qui a compris sa formule
Les fondations n'étonneront personne. On avance prudemment, on ouvre des raccourcis, on accumule une ressource, l'Ergo, que la mort peut faire perdre et on retrouve des points de repos qui font revenir la majorité des ennemis. Ce squelette est connu par cœur. Tout l'intérêt de Lies of P se joue dans ce qu'il construit autour.
Le système d'armes, d'abord et c'est probablement sa meilleure idée. Chaque arme se décompose en une lame et une poignée que l'on peut échanger librement. La lame apporte les dégâts et les propriétés élémentaires ; la poignée définit le moveset et les caractéristiques de Pinocchio qui augmenteront le plus efficacement les dégâts de l’arme. On peut donc greffer une lame lourde sur une poignée rapide et obtenir un équipement qu'aucun butin ne nous aurait proposé tel quel. L'expérimentation n'est pas un bonus réservé aux amateurs de tableaux chiffrés : elle change la manière d'aborder un couloir ou un boss. Encore faut-il s'y intéresser !
Ensuite il y a le Bras de Légion, une prothèse mécanique interchangeable qui remplace un catalogue de sorts par une poignée d'outils très différents : grappin, lance-flammes, bouclier, décharge électrique. Chacun consomme une ressource limitée, ce qui les transforme en réponses ponctuelles plutôt qu'en béquilles permanentes.
Enfin, le coeur du gameplay dans les niveaux de difficulté les plus hauts est la parade parfaite, c'est presque le vrai cœur du jeu. Bien exécutée, elle annule les dégâts, pousse l'adversaire vers son point de rupture et peut même finir par briser son arme. Les nôtres s'usent également : leur efficacité baisse et il faut profiter d'une accalmie pour les affûter avec sa meule, parfois en plein affrontement. La durabilité n'est donc pas une corvée reléguée aux menus, mais une contrainte tactique supplémentaire. Le jeu ne vous demande pas d'attendre derrière une garde, il vous demande d'aller au contact et de tenir la ligne, tenir le cap. C'est exigeant, c'est frustrant les premières heures mais c'est absolument grisant une fois le déclic passé.
Le tout est cousu ensemble par le système de mensonges, qui infuse discrètement la progression et débouche sur plusieurs fins. Rien de révolutionnaire dans l'idée, mais l'exécution est cohérente avec le thème, ce qui n'est déjà pas si courant. Ici pas de nez qui s'allonge mais des choix scénaristiques qui peuvent changer un peu l'histoire.
Le moment où le jeu décolle
Il faut être honnête : Lies of P met du temps à devenir le jeu qu'il finit par être. Nietzsche oblige.
Les premières heures sont sérieuses, propres, parfois même impressionnantes, mais rarement passionnantes. Le jeu impose son rythme avant d'avoir montré pourquoi ce rythme est intéressant et il garde ses meilleures possibilités sous le coude beaucoup trop longtemps. On assemble ses premières armes sans vraiment mesurer ce que le système permettra plus tard. On subit la parade avant de l'utiliser.
Le milieu de l'aventure n'arrange pas toujours les choses. Il y a un passage, je resterai volontairement vague, où j'ai eu l'impression que le jeu s'était installé dans une routine confortable, enchaînant des couloirs corrects, des ennemis déjà croisés et des boss solides mais oubliables. Rien de mauvais. Juste un long moment où Lies of P ressemble à ce qu'on lui reproche : un très bon élève.
Puis quelque chose se débloque et le jeu ne redescend plus jamais jusqu'à sa conclusion.
La seconde moitié change de dimension sur à peu près tous les plans. Les environnements deviennent plus ambitieux et cessent de se contenter de rues et d'intérieurs. La mise en scène des affrontements gagne énormément en intensité et en variété de patterns. Surtout, les systèmes finissent enfin par se répondre : la parade parfaite devient indispensable, les Bras de Légion trouvent des usages précis et l'assemblage d'armes cesse d'être un jouet pour devenir un outil de résolution de problèmes. J'ai passé mes dernières heures dans cet état très particulier que seuls les meilleurs jeux du genre provoquent, où l'on relance un affrontement perdu sans même y penser, simplement parce qu'on sait exactement ce qu'on a raté.
Le crescendo est réel. Il arrive juste un peu tard et il ne gomme pas tout. Plusieurs zones restent assez peu mémorables et le level design, efficace mais sage, n'atteint jamais la richesse ni le sens de l'imbrication des meilleurs jeux de FromSoftware. Lies of P assume ses emprunts, mais il reste parfois trop proche de son modèle et peut devenir rébarbatif lorsqu'il aligne des séquences familières sans leur donner un relief particulier. Même dans sa meilleure partie, il manque encore de ces moments dont on reparle des années plus tard.
Trois difficultés pour tous
Cette Complete Edition intègre toutes les mises à jour publiées depuis 2023 et notamment les niveaux de difficulté ajoutés en même temps qu'Overture. Il y en a désormais trois. Le réglage sélectionné par défaut correspond exactement à l'expérience de 2023, celle sur laquelle le jeu a été conçu et jugé. Les deux autres proposent des paliers successivement plus accessibles, pensés pour les joueurs qui viennent d'abord chercher l'univers et l'histoire.
Il faut dire les choses clairement : ces options ne transforment pas Lies of P en promenade. Les chutes tuent toujours, les embuscades fonctionnent toujours, l'Ergo se perd toujours et les boss gardent leurs patterns et leurs phases. Ce qui change, c'est la marge d'erreur. On encaisse davantage, on punit un peu plus fort et l'apprentissage se fait dans des conditions moins brutales. Le jeu reste le même ; il devient simplement moins susceptible d'être abandonné au premier mur.
Un mode boss rush permet de réaffronter les boss à différents paliers de défi, dont les plus élevés dépassent la difficulté rencontrée en campagne. L'expérience d'origine demeure intacte, tandis que les joueurs qui réclament davantage d'exigence gagnent un terrain de jeu supplémentaire.
L'accessibilité passe aussi par la structure. Lies of P est un jeu linéaire et il l'assume. On sait généralement où aller, la lecture des niveaux reste limpide, les raccourcis ramènent intelligemment vers les points de repos et l'errance propre à certains titres du genre n'existe pratiquement pas. Ce parti pris a un coût, moins de vertige, moins de sentiment de découverte, mais il fait beaucoup pour rendre le jeu abordable.
Sur téléviseur, Krat ne perd presque rien
C'est en mode téléviseur que ce portage montre son meilleur visage et le constat est simple : Lies of P est excellent à jouer dans ces conditions. Krat conserve sa densité, ses éclairages et l'essentiel de son identité visuelle, sans que les concessions viennent constamment rappeler que le jeu tourne sur une machine bien moins puissante qu'une PlayStation 5 ou qu'un PC récent.
Trois modes graphiques sont proposés en docké : résolution, équilibré et performance. Bonne nouvelle, le jeu permet de régler le mode indépendamment pour le téléviseur et pour le portable, ce qui évite d'avoir à jongler à chaque changement de contexte. Le HDR est également de la partie sur écran compatible. J'ai pu mesurer les images par seconde grâce à l'affichage dédié de mon écran AGON pro en mode téléviseur mais pas en mode portable.
J'ai joué presque tout le temps en mode performance. C'est celui qui correspond le mieux à un jeu où la moindre parade demande de lire précisément les mouvements adverses. Le mode équilibré s'en sort néanmoins très bien et constitue un compromis tout à fait défendable. Le mode résolution offre bien la plus belle image des trois, mais ses 30 images par seconde le rendent beaucoup moins agréable à mes yeux. Je déteste jouer à un Souls dans ces conditions, aussi séduisant que soit le gain visuel.
En mode performance, je n'ai constaté aucun ralentissement ni aucune irrégularité assez marquante pour gêner un combat. L'image reste propre, la direction artistique conserve sa force et le portage ne donne jamais le sentiment de lutter contre la console. Les temps de chargement restent corrects et ne m’ont jamais paru assez longs pour casser le rythme.
Le retour haptique est bien présent et plutôt soigné, même s'il finit par se faire oublier au fil des heures. Quant au flou de mouvement, qu'aucune option ne permet de désactiver, il ne m'a posé aucun problème particulier.
En portable, la marionnette attend son patch
Le bilan est nettement plus compliqué une fois la console détachée du dock.
Visuellement, il n'y a pas grand-chose à redire. Lies of P s'en sort bien, parfois même très bien et voir Krat tenir sur l'écran de la Nintendo Switch 2 reste impressionnant. À aucun moment on n'a le sentiment de jouer à une version sacrifiée. La lisibilité reste également bonne sur l’écran de la console : les textes et l’interface ne posent aucun problème particulier.
Le problème vient d’ailleurs. Dans un jeu où une fenêtre de parade très serrée peut décider de l’issue d’un affrontement, la fluidité et la régularité de l’image ne sont pas de simples éléments de confort : ce sont des conditions de jeu. Sur la version que j'ai testée, elles ne sont pas réunies. Je ne considère pas le mode portable comme suffisamment agréable pour y jouer sérieusement en l'état.
C'est un avis personnel et volontairement sévère. Le jeu se lance, il fonctionne et d'autres joueurs s'en accommoderont probablement très bien. Mais si l'on me demande aujourd'hui si l'on peut acheter cette Complete Edition pour y jouer principalement en nomade, ma réponse est non.
Un patch est prévu pour le lancement. Il doit ajouter un mode performance portable visant les 60 images par seconde, ce qui correspond exactement à ce dont cette version a besoin. Je ne l'ai pas encore testé, donc je ne peux ni le valider ni le condamner : ce test sera mis à jour une fois le patch déployé pour juger sa fluidité, ses compromis visuels et sa viabilité réelle. La promesse est la bonne. Reste à la vérifier manette en main.
Avant Elden Ring, pas contre Elden Ring
Sortir Lies of P plus de trois semaines avant Elden Ring: Tarnished Edition, attendu le 28 août, ressemble de loin à une prise de risque. C'est en réalité un créneau très bien choisi, parce que les deux jeux ne cherchent pas du tout les mêmes sensations.
Elden Ring repose sur l'immensité, la liberté et la possibilité d'aller voir ailleurs quand un obstacle paraît insurmontable. Lies of P fait exactement l'inverse : un chemin principal, des niveaux composés, une progression tenue de bout en bout. Il se rapproche bien davantage de Bloodborne et des anciens Dark Souls dans sa manière de conduire le joueur. On peut parfaitement enchaîner les deux et cela ferait même un excellent programme de fin d'été : une aventure resserrée et maîtrisée d'abord, un monde ouvert capable d'avaler des centaines d'heures ensuite.
Un mot sur le contenu de cette édition, enfin. Elle réunit le jeu de base et l'extension préquelle Lies of P: Overture pour 69,99 € sur l'eShop, avec 36,8 Go à prévoir. Je n'ai parcouru qu'une partie d'Overture : cette première prise en main est très bonne, mais elle ne suffit pas à juger l'ensemble de l'extension, qui n'entre donc que partiellement dans mon évaluation. Néanmoins je peux déjà affirmer que celle-ci s'annonce très prometteuse dans ses premières heures !
Un dernier détail et il compte pour les amateurs de boîtes sur étagère : l'édition physique, annoncée pour le 2 octobre chez iam8bit, contient bien le jeu de base et Overture sur la cartouche. Pas de Game-Key Card, contrairement à l'édition physique annoncée d'Elden Ring: Tarnished Edition. C'est suffisamment rare pour être souligné.
Une marionnette qui a fini par gagner sa place
Lies of P n'est pas une alternative à Bloodborne, c'est un titre qui a fini par gagner sa propre place parmi les grands du genre. Son début et une partie de son milieu manquent de rythme et ce défaut est réel, pas une coquetterie de testeur. Toutes ses zones ne laisseront pas non plus un souvenir impérissable. Mais l'aventure monte progressivement en puissance jusqu'à offrir ses meilleurs moments dans sa dernière ligne droite, quand ses systèmes se répondent enfin et que Krat révèle ce qu'elle avait gardé pour la fin.
Round8 Studio a compris ce qui rend un Souls passionnant et ce n'est pas la difficulté. C'est le sentiment d'apprendre, la cohérence d'un monde, la précision d'un combat et l'impression que chaque victoire a été réellement méritée. Les nouveaux niveaux de difficulté permettent aujourd'hui à beaucoup plus de monde d'y accéder sans rien retirer à ceux qui veulent l'expérience d'origine.
Sur Nintendo Switch 2, le constat est presque aussi enthousiaste. En mode téléviseur, le portage est excellent et permet de profiter pleinement du jeu. En portable, le rendu visuel impressionne, mais la version antérieure au patch day one n'a pas la fluidité que j'attends d'un jeu aussi exigeant. Le nouveau mode performance pourra peut-être lever cette réserve. Il faudra le vérifier.
Même avec ses longueurs, ses emprunts parfois trop visibles et cette incertitude technique, Lies of P reste à mes yeux le meilleur soulslike conçu en dehors de FromSoftware. Et après un soulslike aussi maîtrisé, j'attends la prochaine production de Round8 Studio avec une impatience mesurée mais bien présente. Notamment avec les éléments post-générique que le jeu laisse entrevoir...

