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Le Livre du Verso : quand le succès devient un piège, ou les limites du financement participatif

Par babidu - Il y a 14 heures

Note aux lecteurs :
Cet article vise à analyser un projet et un fonctionnement structurel, non à attaquer une personne. Les critiques argumentées et constructives sont les bienvenues. Les attaques personnelles, insinuations ou procès d’intention ne seront pas tolérés et seront modérés.

Prologue : Cinq ans plus tard, toujours rien

Décembre 2020.
Un projet de livre consacré à l’univers de Pokémon est lancé sur Ulule. L’objectif affiché est clair : 20 000 euros. Quelques semaines plus tard, la campagne dépasse les 279 000 euros. Plus de 4 400 contributeurs soutiennent le projet. Le succès est massif.
Cinq ans plus tard, le livre n’a toujours pas été livré.
Depuis, le projet n’a jamais disparu. Il a continué d’exister publiquement, au fil de publications Ulule, de stories Instagram hebdomadaires et de rapports d’avancement détaillés. Son auteur n’a jamais cessé de communiquer. Le retard, lui, s’est accumulé.

Le Livre du Verso n’est pas un projet abandonné. C’est un projet qui s’est prolongé, transformé, complexifié, au point de devenir difficile à clore. Un projet qui pose aujourd’hui une question simple, mais inconfortable : comment un succès aussi éclatant peut-il se transformer en attente sans fin ?
Cette question dépasse le seul cas du Livre du Verso et interroge plus largement le fonctionnement du financement participatif lorsqu’un projet, une fois financé, s’inscrit dans un temps long sans cadre de sortie clairement défini.
Pour comprendre ce qui s’est joué, il faut revenir au point de départ.
L’auteur a accepté de répondre longuement à nos questions et a validé le principe de la citation de ses propos. L’ensemble des documents de travail du projet n’a pas été communiqué. En revanche, plusieurs versions de travail, extraits et éléments de maquette ont pu être consultés afin d’éclairer cette analyse. Ces propos sont issus d’un entretien réalisé le 16 janvier 2026, retranscrit et cités avec son accord de principe.

Décembre 2020 : une promesse lisible, un objet défini

Au moment de son lancement, Le Livre du Verso ne se présente pas comme une œuvre expérimentale ou ouverte. La promesse est lisible. Il s’agit d’un ouvrage consacré aux Pokémon, analysés individuellement, à raison d’une page par créature, accompagnée d’une illustration. Le projet revendique une approche documentée, mais accessible, à destination d’un public de fans curieux.
Le format est clair.
Le périmètre est défini.
Le délai annoncé est cohérent avec ce cadre.

À cette époque, l’auteur s’appuie déjà sur une expérience antérieure : un précédent livre, financé et livré dans des délais relativement courts. Rien, dans la présentation initiale, ne laisse supposer une dérive majeure du calendrier ou une refonte profonde de l’objet.
Cette cohérence initiale se retrouve dans les premiers textes produits. Une version de travail du manuscrit, rédigée dans les mois qui suivent la campagne, compte environ quatre-vingts pages. Le ton est descriptif, structuré, pédagogique. Chaque entrée respecte le cadre annoncé. Le livre existe déjà comme objet identifiable.
Rétrospectivement, l’auteur explique avoir sincèrement cru à la faisabilité du projet dans ces conditions.

"À l’époque, je pensais que ce serait dans la continuité de ce que j’avais déjà fait. Un livre exigeant, mais maîtrisable."

Cette phrase, prononcée cinq ans plus tard, ne nie pas la promesse initiale. Elle en souligne plutôt la limite : le projet tel qu’il est conçu en 2020 repose sur une estimation du travail à produire qui se révélera rapidement insuffisante.
Rien n’est encore cassé à ce stade. Le contrat entre créateur et contributeurs est clair. Le livre promis correspond au livre en cours d’écriture. Le problème n’est pas encore celui du retard, mais celui de ce qui va suivre : le moment où l’objet va commencer à changer.

Quand le succès complique tout

Le Livre du Verso ne devient pas un problème parce qu’il échoue. Il devient un problème parce qu’il réussit trop bien.

En janvier 2021, la campagne Ulule dépasse les 279 000 euros. L’objectif initial de 20 000 euros est pulvérisé. Plus de 3 500 contributeurs ont déjà participé, et ils seront plus de 4 400 au total. Le panier moyen dépasse largement la soixantaine d’euros, selon les chiffres publics de la campagne. Il ne s’agit pas d’un soutien symbolique, mais d’une précommande assumée, parfois sur des éditions dites “Rare” ou “Légende”, accompagnées de bonus.

Ce succès massif change la nature du projet avant même que le manuscrit ne soit terminé.
Il insiste sur le fait qu’il ne s’attendait pas à une telle ampleur, d’autant qu’il avait volontairement évité d’afficher des illustrations de Pokémon dans la campagne, par crainte de problèmes de droits :

"Je me suis dit… ça se trouve les gens ça va pas les intéresser… je pensais que ça ferait 50 000 €… J’avais demandé 20 000."

L’auteur ne parle pas d’euphorie. Il décrit plutôt un déplacement progressif du regard porté sur son travail. Là où il écrivait un livre exigeant mais circonscrit, il commence à percevoir une attente plus diffuse, plus lourde, plus difficile à satisfaire.

"Quand j’ai vu les chiffres, je me suis dit qu’on ne pouvait pas se permettre de faire quelque chose de simplement correct."

Ce glissement est décisif.

Le projet ne vise plus seulement à tenir une promesse. Il cherche désormais à être à la hauteur d’un engouement. Le livre n’est plus seulement attendu ; il est investi d’une valeur symbolique disproportionnée par rapport à son objet initial.
Dans ce contexte, l’ambition devient un piège. Chaque page écrite n’est plus évaluée à l’aune de ce qu’elle devait être, mais de ce qu’elle pourrait devenir.

Le succès ne raccourcit pas le chemin.
Il l’allonge.

L’auteur décrit rétrospectivement une pression diffuse, jamais formulée explicitement par les contributeurs, mais intériorisée par lui-même. Une pression qui ne se manifeste pas par des reproches immédiats, mais par une anticipation permanente de la déception possible.Il reconnaît aujourd’hui s’être imposé une exigence considérable, qu’il identifie comme venant d’abord de lui-même, plus que d’une demande explicite des soutiens du projet.

C’est précisément là que le projet commence à se transformer. Non pas sous l’effet d’une exigence extérieure clairement exprimée, mais sous l’effet d’une intériorisation du regard des autres. Le livre n’est plus seulement écrit pour être lu. Il est écrit pour ne pas décevoir.
Ce phénomène est connu dans le financement participatif : plus un projet dépasse son objectif, plus il devient difficile à clore. Le succès crée une dette symbolique qui n’est jamais soldée. Chaque amélioration appelle la suivante. Chaque ajout justifie un nouveau délai.
Dans ce modèle, aucun acteur tiers n’intervient pour fixer un seuil d’achèvement ou recalibrer l’ambition initiale. Une fois la campagne terminée, la responsabilité du temps repose entièrement sur le créateur.

À ce stade, pourtant, rien n’est encore irréversible.

Le livre pourrait encore être livré dans une version ambitieuse mais finie. Le basculement n’est pas encore celui du retard chronique, mais celui de la décision qui va suivre : accepter que le livre change de nature.
C’est à ce moment-là que le projet quitte progressivement le terrain de la précommande pour entrer dans celui de la recherche.

Dérive de périmètre : quand le livre change de nature

Au départ, le Livre du Verso est conçu comme un ouvrage encyclopédique structuré. Chaque Pokémon fait l’objet d’une entrée autonome, pensée pour tenir sur un format resserré. Le travail consiste à documenter, synthétiser, rendre lisible. L’ambition est réelle, mais l’objet reste maîtrisable.
Cette logique se retrouve dans les premiers textes produits. La version initiale du manuscrit, rédigée dans la foulée de la campagne, compte environ quatre-vingts pages. Le ton est descriptif. Les analyses sont présentes, mais secondaires. Le propos vise d’abord la clarté. Le livre correspond à ce qui a été promis.
Puis le projet entre dans ce que son auteur appellera plus tard une succession de “passes”.
La passe 1 correspond à cette première version. Elle est jugée insuffisante par l’auteur lui-même. Trop superficielle. Trop rapide. Les sources sont là, mais leur exploitation reste limitée. Le regard porté sur les Pokémon est encore majoritairement descriptif, parfois ethnocentré, parfois trop proche d’une lecture zoologique simplifiée.

Plutôt que de corriger, l’auteur réécrit.

La passe 2 introduit un changement fondamental. Le livre ne se contente plus de décrire les créatures ; il commence à analyser leur conception, leur place dans un système culturel, leur filiation conceptuelle. Les textes s’allongent. Les références se multiplient. La structure initiale commence à se fissurer.
Ce qui devait être une révision devient une refonte.

La passe 3, enfin, acte définitivement ce basculement. Le Livre du Verso cesse d’être un ouvrage encyclopédique enrichi pour devenir un essai analytique dense, nourri de traductions de sources japonaises, de lectures croisées et de bases de données internes. Chaque entrée devient une enquête en soi. Le livre ne cherche plus seulement à informer, mais à démontrer.

L’auteur assume pleinement ce virage.

"À un moment, je me suis rendu compte que je ne rendais pas justice au sujet. Il fallait aller beaucoup plus loin."

Le problème n’est pas l’ambition.
Le problème est l’écart entre l’objet financé et l’objet en train de naître.

La comparaison entre les versions de travail en témoigne. Là où la version initiale privilégie la synthèse et la lisibilité, les extraits récents montrent un texte plus dense, plus conceptuel, parfois proche d’une écriture universitaire. Le public implicite n’est plus tout à fait le même. Le livre ne s’adresse plus seulement à des lecteurs curieux, mais à des lecteurs prêts à suivre un raisonnement long, exigeant, parfois abstrait.
Ce changement n’est jamais formalisé comme tel auprès des contributeurs. Il est documenté, expliqué, justifié, mais rarement posé comme une redéfinition explicite du contrat initial. Le projet continue de s’appeler Le Livre du Verso, mais ce nom recouvre désormais un objet différent.

À mesure que le livre gagne en profondeur, il perd en finitude. Chaque avancée ouvre de nouvelles pistes. Chaque source appelle une autre source. Le texte ne se corrige plus : il se reconfigure.

Ce phénomène est central pour comprendre l’enlisement du projet.

Le retard n’est pas seulement le produit d’une mauvaise estimation du temps nécessaire. Il est le symptôme d’un glissement plus profond : celui d’un projet qui n’a jamais su, ou jamais pu, décider quand s’arrêter.
À partir de ce moment, livrer le livre tel qu’il a été promis devient de plus en plus difficile. Non parce qu’il serait mauvais, mais parce qu’il n’est plus le même.
Face à l’idée qu’il s’est enfermé lui-même dans une logique de réécriture, il acquiesce :

"C’est moi qui me suis mis un peu moi-même dans ce bourbier."

L’impossibilité de dire stop

À partir du moment où Le Livre du Verso change de nature, une nouvelle question s’impose : quand décider qu’il est terminé.
Cette question ne reçoit jamais de réponse claire.
Dans les échanges publics comme lors de l’entretien, l’auteur décrit un processus de travail continu, structuré, exigeant. Les passes successives ne sont pas improvisées. Elles répondent à des défauts identifiés dans les versions précédentes. Chaque réécriture vise à corriger ce qui, rétrospectivement, apparaît comme une insuffisance.

Le problème n’est pas l’absence de méthode. Le problème est l’absence de critère d’arrêt formalisé.

Lorsqu’on lui demande ce qui l’empêche aujourd’hui de dire “c’est fini, on imprime”, l’auteur n’évoque ni un obstacle technique précis, ni un empêchement extérieur. Il parle d’éléments à améliorer, de pistes à approfondir, de formulations à affiner. Autant de raisons légitimes prises isolément, mais qui, mises bout à bout, rendent la fin du projet toujours repoussable.
Lorsqu’on lui demande ce qui l’empêche de trancher, il répond sans détour :

"Il y a toujours quelque chose que je peux améliorer. Toujours un angle que je n’ai pas encore creusé."

Cette logique est caractéristique des projets de recherche plus que des projets éditoriaux. Dans un cadre académique, un travail se clôt souvent par contrainte : une soutenance, une date butoir, une validation extérieure. Ici, aucun garde-fou de ce type n’existe. Le financement participatif ne prévoit ni mécanisme d’arbitrage, ni moment de validation extérieure, laissant au porteur de projet la charge exclusive de décider quand “assez” devient “terminé”.

Le créateur est à la fois auteur, relecteur, éditeur et juge de son propre travail.

Le financement participatif n’apporte pas de mécanisme de clôture. Une fois l’argent collecté, aucune instance ne fixe le moment où le projet doit être considéré comme suffisamment abouti pour être livré. La pression est réelle, mais elle reste diffuse. Elle ne s’incarne pas dans une décision formelle.
Plus le temps passe, plus la livraison devient paradoxalement difficile. Le texte s’épaissit. Les attentes perçues augmentent. Le risque de décevoir ne diminue pas avec l’amélioration du contenu ; il s’accroît avec l’écart grandissant entre l’objet initialement promis et l’objet désormais en gestation.

"Plus j’avance, plus j’ai peur de livrer quelque chose qui ne serait pas à la hauteur."

Cette peur n’est pas abstraite. Elle est nourrie par cinq années d’attente, par des milliers de contributeurs, par un discours public qui a progressivement élevé le livre au rang de référence attendue. Livrer, dans ce contexte, ce n’est plus seulement terminer un travail. C’est mettre un point final à une trajectoire longue, scrutée, commentée.

Le paradoxe est là : le livre n’est jamais aussi proche d’être fini, et jamais aussi difficile à terminer.

Ce blocage n’est pas le résultat d’une paresse ou d’un abandon. Il est le produit direct d’une exigence devenue sans limite. Tant que le projet n’est pas gelé, il reste perfectible. Tant qu’il reste perfectible, il n’est pas livrable.
À ce stade, le retard n’est plus seulement une question de temps. Il devient une condition structurelle du projet.

Communiquer sans livrer

Lors de notre échange, il assume cette ligne de défense, tout en détaillant pourquoi il a déplacé une partie du suivi vers Instagram plutôt que de publier sur Ulule au même rythme. Il explique notamment qu’une publication Ulule déclenche un email “officiel” et qu’il ne veut pas “noyer” les contributeurs avec des messages trop fréquents.

"Je n’ai jamais arrêté de communiquer sur ce projet."

Il sait que cette formule circule depuis longtemps dans ses prises de parole publiques. Il la reprend pourtant mot pour mot pendant l’entretien, parce qu’il la considère comme le cœur du malentendu. Cette phrase revient régulièrement, comme un élément central de sa défense face aux accusations d’abandon ou de manquement. Et factuellement, elle est exacte. Le projet n’a jamais été plongé dans le silence.

Pour autant, cette transparence pose une question plus inconfortable : que remplace-t-elle.

À mesure que le délai de livraison s’allonge, la communication devient un élément structurant du projet. Elle n’est plus seulement un accompagnement de la production ; elle devient un moyen de maintenir le lien avec les contributeurs, de prouver que le travail continue, de désamorcer les inquiétudes. Les mises à jour prennent progressivement la place de ce qui n’arrive pas : le livre.
Ce déplacement est perceptible dans la manière dont les informations sont diffusées. Alors que l’achat s’est fait sur Ulule, une part croissante du suivi se déporte vers Instagram, sans que cela constitue une obligation contractuelle pour les contributeurs. L’information est là, mais elle est fragmentée, parfois éphémère, dissociée de l’acte d’achat initial.

Pour certains soutiens, cette transparence est rassurante. Pour d’autres, elle devient une source de frustration supplémentaire. Le projet est omniprésent, mais toujours inaccompli. Chaque rapport rappelle autant l’avancée du travail que l’absence de livraison.
La communication, dans ce contexte, joue un rôle ambivalent. Elle prouve l’investissement de l’auteur, mais elle expose aussi en permanence l’état d’inachèvement du projet. Plus elle est fréquente, plus elle rend visible l’écart entre l’effort fourni et le résultat attendu.

"J’ai l’impression que quoi que je fasse, ce n’est jamais suffisant."

Ce constat marque un tournant. La communication, initialement pensée comme un outil de confiance, devient une source de tension. Elle alimente un cycle où chaque message est scruté, interprété, parfois contesté. L’auteur s’expose volontairement, mais cette exposition accroît aussi la pression.
À ce stade, il dit aussi s’être protégé en coupant certains canaux :

"Je ne lis plus mes mails ni Ulule. Mes mails, ça fait un mois que je ne les ai pas ouverts."

Dans un projet éditorial classique, le travail se fait en grande partie hors champ. Ici, le financement participatif impose une visibilité permanente. Le créateur travaille sous le regard continu de milliers de personnes. Cette situation n’est ni entièrement choisie, ni entièrement subie. Elle est le produit direct du mode de financement.
Communiquer ne suffit plus à apaiser l’attente. À partir d’un certain point, seule la livraison pourrait le faire. Or, cette livraison reste toujours repoussée.
La transparence devient alors un exercice d’équilibriste : nécessaire pour ne pas disparaître, insuffisante pour clore le projet.

L’argent, nerf de la guerre et zone grise

Le financement du Livre du Verso est, dès l’origine, l’un des éléments les plus visibles du projet. La campagne Ulule de l’hiver 2020–2021 dépasse très largement son objectif initial. Plus de 279 000 euros sont collectés, un montant exceptionnel pour un projet éditorial fan-made. À ce stade, la réussite financière ne fait aucun doute.
Mais cinq ans plus tard, la question n’est plus celle de l’argent récolté. Elle est celle de l’argent encore disponible.

Lors de l’entretien, l’auteur distingue clairement ces deux réalités. Une partie des fonds a été absorbée par la durée du projet, selon les éléments qu’il détaille : rémunération de collaborateurs, coûts de recherche, frais courants liés au travail à temps plein sur le livre. À cela s’ajoutent des facteurs extérieurs apparus en cours de route : inflation, hausse du prix du papier, augmentation des coûts d’impression et de livraison.

Ce constat n’est pas contesté. Il correspond à une évolution générale du secteur de l’édition sur la période. Là où la situation devient plus délicate, c’est lorsqu’il s’agit d’évaluer la capacité réelle du projet à être livré aujourd’hui.

À la question de savoir si le budget permet encore d’imprimer et d’envoyer l’ensemble des exemplaires promis, la réponse reste prudente. L’auteur ne parle pas d’impossibilité, mais d’incertitude. Les devis doivent être actualisés. Les coûts précis d’impression et d’expédition dépendent de paramètres encore mouvants : pagination finale, choix du papier, nombre exact d’exemplaires à produire.

"Aujourd’hui, je ne peux pas dire que tout est verrouillé financièrement."

Cette phrase marque une frontière importante. Elle ne signifie pas que le projet est condamné, mais qu’il repose encore sur des hypothèses. Or, dans un financement participatif, ces hypothèses auraient normalement dû être levées en amont, ou au moins à mesure que le calendrier glissait.
L’ouverture des remboursements, quelques mois auparavant, a accentué cette fragilité. Chaque remboursement est effectué sur la totalité de la somme versée par le contributeur, alors même que les frais de plateforme, de production et de taxes ne sont pas récupérables. L’auteur explique que cette décision, prise pour apaiser une partie des mécontentements, a mécaniquement réduit la marge de manœuvre restante.

"Chaque remboursement, c’est de l’argent que je dois sortir de ma poche."

Ce mécanisme transforme la question financière en point de tension central.

Le projet ne dépend plus seulement de sa capacité à être terminé, mais aussi de sa capacité à être produit matériellement dans des conditions économiques dégradées par le temps.
Il existe ici une zone grise structurelle. Le financement participatif a permis de réunir une somme importante, mais il n’a prévu aucun dispositif pour encadrer un projet qui s’étire sur plusieurs années. Ni gel budgétaire, ni audit intermédiaire, ni recalage collectif des attentes. Le créateur reste seul face à des équations financières devenues plus complexes qu’à l’origine.
À ce stade, l’argent n’est ni la cause première du retard, ni un simple détail technique. Il devient l’un des paramètres qui rendent la sortie du projet plus délicate encore. Tant que le livre n’est pas finalisé, aucun devis définitif ne peut être établi. Tant que ces devis ne sont pas établis, la livraison reste conditionnelle.
Si la situation devait se tendre davantage, il reconnaît que des solutions extérieures pourraient être nécessaires, sans entrer dans les détails à ce stade.
Le financement, qui avait permis au projet d’exister, devient ainsi l’un des éléments qui en compliquent la conclusion.

Les remboursements : le point de rupture

Pendant plusieurs années, le retard du Livre du Verso reste contenu dans une zone grise. Il suscite de l’impatience, parfois de l’agacement, mais il n’entraîne pas encore de fracture nette entre le créateur et sa base de contributeurs. Le projet est en retard, mais il avance. Du moins, c’est ainsi qu’il est perçu.
Cette situation change lorsque l’auteur annonce l’ouverture des remboursements.
Présentée comme un geste d’apaisement, cette décision vise à offrir une porte de sortie aux contributeurs les plus lassés par l’attente. L’idée est simple : permettre à ceux qui le souhaitent de récupérer leur mise, sans condition particulière. À ce moment-là, le geste est salué par une partie de la communauté comme une preuve de bonne foi.

"Je pensais sincèrement que ça calmerait les tensions."

Dans les faits, l’effet est inverse.
L’annonce agit comme un révélateur. Des contributeurs qui n’avaient pas envisagé de demander un remboursement se saisissent de cette possibilité. Les demandes affluent, parfois tardivement, parfois de manière répétée. Le remboursement, pensé comme une soupape, devient un flux continu.
L’auteur explique avoir procédé à plusieurs vagues de remboursements, étalées sur plusieurs semaines, avant de constater que le mécanisme mettait directement en péril la viabilité économique du projet. Chaque remboursement est effectué sur la base du montant initial versé, sans pouvoir récupérer les frais déjà engagés : commissions de la plateforme, rémunération des collaborateurs, charges fiscales.

"À un moment, je me suis rendu compte que je ne pourrais plus imprimer le livre si ça continuait."

C’est à ce stade que la décision est prise de mettre fin aux remboursements. Non pas parce que la contestation disparaît, mais parce que le projet ne peut plus absorber cette sortie financière continue sans se condamner lui-même.
Cette annonce marque une rupture. Là où le retard pouvait être interprété comme une difficulté de production, l’arrêt des remboursements est perçu par certains contributeurs comme une ligne rouge franchie. Le ton change. Les critiques se durcissent.
L’auteur se retrouve pris dans une contradiction insoluble : continuer à rembourser, au risque de rendre la livraison impossible, ou préserver les fonds restants, au risque d’alimenter la colère de ceux qui ne peuvent ou ne veulent plus attendre.

"J’ai ouvert une boîte de Pandore que je n’arrivais plus à refermer. "

À partir de ce moment, le projet ne se joue plus uniquement sur le terrain du contenu ou du calendrier.

Il se joue sur celui de la confiance. Le retard n’est plus seulement un problème de temps. Il devient un problème de relation.

Ce point de rupture révèle une limite structurelle du financement participatif : il ne prévoit aucun mécanisme clair pour gérer un projet qui s’étire au-delà de plusieurs années.

Ni l’ouverture des remboursements, ni leur arrêt ne sont encadrés par un cadre collectif. Chaque décision repose sur une seule personne, exposée en première ligne.
Là encore, aucune structure n’encadre ces choix : ni seuil financier, ni procédure collective, ni médiation. La plateforme se retire du processus au moment même où les décisions deviennent les plus lourdes de conséquences.
Dans le cas du Livre du Verso, cette séquence marque un avant et un après. Le projet continue, mais il n’est plus perçu de la même manière. L’attente laisse place à la défiance. La transparence ne suffit plus à restaurer la confiance. La livraison devient, plus que jamais, le seul horizon capable de refermer la plaie.

Pokécology, un point de comparaison inévitable

Alors que Le Livre du Verso poursuit sa trajectoire longue et sinueuse, un autre ouvrage consacré à l’univers de Pokémon s’apprête à paraître : Pokécology. Contrairement au projet d’Adrien, il s’agit cette fois d’un livre officiel, publié avec l’aval de The Pokémon Company.
L’existence même de ce livre pose une question que certains contributeurs formulent : que devient un projet fan-made, conçu comme une référence attendue, lorsqu’un ouvrage officiel paraît sur un terrain voisin. La question ne porte pas sur la qualité ou la légitimité respective des ouvrages, mais sur leur inscription dans le temps.
Lors de l’entretien, l’auteur relativise la portée de cette comparaison. Il reconnaît avoir ressenti un moment de stress au moment de l’annonce du livre officiel, mais insiste aujourd’hui sur la différence de nature entre les deux projets. Il décrit Pokécology comme un ouvrage essentiellement illustratif, largement composé de reprises du Pokédex, et considère que sa propre démarche relève d’un travail analytique d’une autre ampleur.

"On ne parle pas du même objet, ni de la même approche."

Cette distinction est cohérente sur le fond. Les deux livres ne poursuivent pas le même objectif. Pour autant, la question du calendrier reste ouverte. Pokécology arrive dans un paysage éditorial qui a évolué depuis 2020, à un moment où l’attente autour du Livre du Verso est déjà marquée par plusieurs années de reports.
La comparaison ne porte donc pas tant sur le contenu que sur le contexte. Un projet officiel, encadré par une maison d’édition, avance selon un calendrier contraint. Un projet financé participativement, porté par une seule personne, n’est soumis à aucune échéance extérieure ferme.
L’arrivée de Pokécology agit moins comme une concurrence directe que comme un miroir du temps écoulé. Elle interroge la notion de moment opportun : à quel point un projet peut-il s’étendre sans que le contexte autour de lui ne se transforme.
Lorsqu’on lui pose la question, l’auteur rejette l’idée que cette publication officielle puisse dicter son propre rythme de travail.

"Ce n’est pas parce qu’un livre officiel sort que le mien n’a plus de sens."

Cette réponse souligne une constante du projet : le refus de laisser un facteur extérieur fixer le moment de l’arrêt. Le Livre du Verso n’avance pas en fonction du marché, mais selon une logique interne, centrée sur l’exigence personnelle de son auteur.
Pokécology n’est donc ni la cause du retard, ni un déclencheur direct. Mais son existence rappelle que le contexte éditorial évolue, indépendamment du rythme du projet.

Un créateur enfermé dans son propre projet

À mesure que les années passent, le Livre du Verso cesse d’être seulement un projet éditorial. Il devient un cadre de vie. Lors de l’entretien, l’auteur décrit un quotidien largement structuré autour du livre : plusieurs jours par semaine consacrés à l’écriture, à la recherche, à la traduction de sources, à la relecture. Peu de pauses. Peu de recul.

"Ma vie est complètement bloquée par ce bouquin."

Cette phrase n’est pas formulée comme une plainte destinée à susciter la compassion. Elle apparaît plutôt comme un constat. Le projet a progressivement absorbé l’ensemble de son espace mental et professionnel. L’auteur travaille seul, sans structure éditoriale pour répartir la charge, sans tiers pour imposer un calendrier, sans instance capable de trancher à sa place.
Cet isolement est un élément clé du dossier. Dans un cadre éditorial classique, un auteur ne décide pas seul du moment où un texte est suffisamment abouti. Un éditeur, un directeur de collection, un comité de lecture jouent ce rôle de filtre et de clôture. Ici, rien de tel n’existe. Le créateur est à la fois moteur et frein de son propre projet.
La pression évoquée plus tôt ne se limite pas au regard des contributeurs. Elle est intériorisée. Plus le projet s’allonge, plus il devient difficile d’imaginer une sortie qui ne serait pas scrutée, disséquée, comparée. Livrer, ce n’est plus seulement livrer un livre ; c’est mettre un terme à cinq années d’exposition publique.

"J’ai l’impression que quoi que je fasse, ça ne sera jamais suffisant."

Cette perception nourrit un cercle fermé. Travailler davantage semble être la seule réponse possible à la peur de décevoir. Mais ce travail supplémentaire alimente à son tour le retard, l’épuisement et la difficulté à conclure. Le projet avance, mais il se referme sur lui-même.
Il serait tentant de réduire cette situation à une fragilité individuelle. Ce serait une erreur. Le cas du Livre du Verso montre surtout ce qui se produit lorsqu’un financement participatif repose intégralement sur une seule personne, sans relais, sans garde-fous, sans possibilité réelle de délégation.

L’enfermement n’est pas seulement psychologique. Il est structurel.

Ce que le Livre du Verso dit du financement participatif

Pris isolément, le Livre du Verso pourrait être interprété comme une exception. Mais l’ensemble des éléments réunis dessine un tableau plus large.
Le financement participatif permet à des projets ambitieux de voir le jour sans passer par les circuits traditionnels. Il offre une liberté créative rare. Mais cette liberté a un coût : l’absence de cadre contraignant une fois l’argent collecté.
Dans le cas présent, aucun mécanisme n’est venu fixer un moment de gel du projet. Aucun dispositif n’a permis de recalibrer collectivement les attentes lorsque le périmètre a changé. Aucune structure n’a pris en charge la gestion du temps, du budget ou de la charge mentale. Tout repose sur l’auteur.
Le retard du Livre du Verso n’est pas seulement le résultat d’erreurs individuelles. Il est le produit d’un système qui repose sur une confiance totale, mais sans filet.

Ce cas met en lumière une asymétrie fondamentale : les plateformes bénéficient de la réussite des campagnes, mais n’assument aucun rôle lorsque le temps, l’épuisement ou la complexité rendent la livraison problématique. Tant que le projet avance, même lentement, il n’existe aucun seuil clair à partir duquel une décision collective doit être prise.
L’épisode des remboursements en est l’illustration la plus nette. Faute de cadre, une décision pensée comme un geste d’apaisement devient un facteur de déstabilisation. Faute de règles, chaque choix se transforme en dilemme moral. Le financement participatif promet une relation directe entre créateur et public, mais il laisse cette relation sans médiation lorsque les choses se compliquent.
Le Livre du Verso agit ainsi comme un cas d’école. Non pas celui d’une fraude ou d’un abandon, mais celui d’un projet sincère, financé massivement, qui s’est transformé au point de ne plus savoir comment se terminer.
Lors de l’entretien, l’auteur évoque désormais une perspective de finalisation et de livraison courant 2026, sans engagement ferme sur une date précise. Il insiste sur le fait qu’il s’agit d’un horizon de travail, et non d’une promesse contractuelle.

Conclusion : Livrer ou ne pas livrer

Cinq ans après son lancement, le Livre du Verso est toujours en cours. Une perspective de livraison est aujourd’hui avancée pour le courant de l’année 2026, sans engagement ferme sur un calendrier définitif.
Le livre existe, sous plusieurs formes, à différents stades d’aboutissement. Il n’est ni fantôme, ni produit fini.
Lorsqu’on lui pose la question frontalement, l’auteur résume lui-même le dilemme qui traverse tout le projet :

"Soit je livre quelque chose d’imparfait, soit je continue à chercher le livre idéal."

Ce choix n’est pas anodin. Il oppose deux logiques difficilement conciliables : celle du financement participatif, qui repose sur une promesse et un calendrier, et celle d’une exigence intellectuelle sans borne, qui ne reconnaît pas de point final autre que la satisfaction personnelle.
Le Livre du Verso n’est pas encore terminé. Mais son histoire dit déjà beaucoup. Elle raconte comment un succès peut devenir un piège, comment l’ambition peut retarder l’achèvement, et comment l’absence de cadre peut enfermer un créateur dans son propre projet.
La question n’est peut-être plus seulement de savoir quand le livre sortira. Elle est de comprendre ce qu’il a coûté, humainement et structurellement, pour qu’il continue d’exister aussi longtemps sans parvenir à se clore.