Gamevestor - Les joueurs peuvent-ils sauver les studios indés… en devenant acteurs du financement ?
Nous avons interrogé Ivan Marchant, président de la plateforme, sur ce nouveau modèle de financement participatif qui ambitionne de transformer la relation entre joueurs et création indépendante.
Ces derniers mois, l’actualité du jeu vidéo donne parfois le vertige. Licenciements massifs, studios qui ferment leurs portes, projets annulés après des années de développement. L’industrie semble avoir changé de visage presque brutalement.
L’euphorie post-Covid, portée par des ventes record et des valorisations spectaculaires, a laissé place à une période plus incertaine, marquée par un net retour à la réalité. Les budgets ont explosé, les investisseurs se montrent désormais beaucoup plus prudents et les éditeurs resserrent leurs priorités.
Dans ce contexte plus tendu, trouver des financements est devenu un véritable parcours du combattant. Et ctte difficulté frappe encore plus durement les studios indépendants européens. Souvent trop petits pour attirer l’attention des grands groupes, mais trop ambitieux pour survivre sans soutien extérieur, ils se retrouvent coincés dans une zone grise particulièrement fragile.

Certains développeurs évoquent même une forme de crise de la « liquidité créative ». Les idées sont là, les talents aussi. Ce qui manque aujourd’hui, c’est l’oxygène financier nécessaire pour transformer une vision en jeu concret, pour passer de l’intention à la production.
Dans ce contexte tendu, de nouvelles initiatives cherchent à proposer des solutions alternatives. C’est notamment le cas de Gamevestor, une plateforme de financement participatif nouvelle génération qui ambitionne de permettre aux joueurs d’investir directement dans des projets indépendants.
Pour ses fondateurs, ce modèle constitue une réponse possible aux difficultés actuelles du financement du jeu vidéo.
Ivan Marchant, président de la plateforme, résume cette impasse avec une lucidité presque brutale :
Quand t’es un studio indé, t’as deux choix : tu finances toi-même, peu réaliste ; tu trouves un publisher, de moins en moins réaliste ; tu trouves un investisseur… en Europe en tout cas, c’est mission impossible.
Ce constat n’est pas théorique. Lui et son associé ont tenté de monter leur propre studio en 2023.
C’était un peu la pire période pour monter un studio en termes de financement.
De cette expérience est née une intuition. Plutôt que de créer un jeu dans un marché saturé de projets en quête de financements, pourquoi ne pas tenter de modifier les règles du financement lui-même ?
On s’est dit : le problème le plus bouillant dans l’industrie aujourd’hui, c’est le financement. Donc on va attaquer ce problème-là.
Plutôt que de créer un jeu de plus, ils ont choisi de s’attaquer directement au problème du financement.
Un outil avant tout
Gamevestor tient à clarifier son identité : la plateforme ne se voit pas comme un nouvel éditeur.
On n’est pas un publisher. On est un nouvel outil de financement.
L’idée peut sembler simple sur le papier : permettre à des joueurs d’investir dans des projets indépendants et de percevoir une part des revenus générés. Le concept semble clair mais dans les faits, il pourrait modifier en profondeur la manière dont certains jeux voient le jour. Repenser la manière dont les jeux sont financés, et donc indirectement la manière dont ils sont conçus. Concrètement, il ne s’agit pas de dons ou de précommandes déguisées. Les participants deviennent de véritables investisseurs avec un droit à redistribution des revenus générés par le jeu.
La critique du crowdfunding traditionnel est assumée.
Kickstarter, aujourd’hui, c’est devenu un outil marketing pour plus de 90 % des projets.
Selon lui, certaines campagnes visent davantage la visibilité que la production réelle.
Le studio va demander 20 000 et lever 100 000. Mais à aucun moment il n’avait besoin que de 20 000.
La plateforme veut replacer la logique économique au centre du processus, quitte à paraître plus exigeante. Elle revendique aussi un filtre absent de nombreuses plateformes ouvertes.
Kickstarter n’a pas de filtre. Nous, on en a plusieurs.

Une industrie fracturée
Progressivement, l’entretien dépasse la plateforme pour toucher à l’état général du secteur. Pour Ivan Marchant, le jeu vidéo contemporain serait en train de se scinder en deux dynamiques parallèles.
Aujourd’hui, on a presque deux industries. D’un côté les live services installés, de l’autre une scène indépendante créative mais fragile.
Cette fragilité ne serait pas seulement financière mais aussi culturelle.
Il y a un manque d’originalité. Et ça va empirer si on ne fait rien.
Dans cette perspective, financer des projets indépendants devient presque un acte militant, presque une manière de préserver une diversité créative menacée par la concentration des budgets. À mesure que les coûts de production augmentent, l’écart entre blockbuster et expérimentation tend à se creuser.
Le filtre comme promesse
Pour se différencier des plateformes ouvertes, Gamevestor revendique un processus de sélection drastique.
On a reçu plus de 200 projets. On en a sélectionné six.
Moins de 3 %. Un chiffre qui sert autant d’argument marketing que de signal de prudence.
On a un comité de cinq experts. On note les projets en finance, production, marketability. Il faut qu’on soit tous d’accord.
L’idée est simple : réduire les risques en amont. Mais la plateforme refuse de promettre l’infaillibilité, la sélection devient ici un premier mécanisme de protection pour l’investisseur, sans jamais annuler l’incertitude inhérente à toute création.
La plateforme ne se limite pas à sélectionner des projets, elle revendique aussi un rôle d’accompagnement indirect. Certains studios sont orientés vers des partenaires marketing, des consultants ou des prestataires spécialisés, notamment pour des questions techniques comme les portages consoles. Gamevestor assume ainsi une position intermédiaire entre plateforme financière et réseau professionnel, cherchant à renforcer la solidité des candidatures avant même leur mise en ligne.

La pression des jalons
Autre différence majeure avec un système de financement participatif plus commun : les fonds seront versés progressivement.
On ne donnera pas tout l’argent d’un coup. On fonctionne par jalons.
Chaque étape validée déclenche un nouveau financement afin d’instaurer une pression constante sur les studios et d’éviter les dérives budgétaires observées dans certaines productions.
Si après un an, par exemple, le studio n’a pas fourni les features prévues, il y a une discussion sérieuse. On peut arrêter le projet et rembourser les investisseurs avec les fonds restants.
Ce fonctionnement introduit une logique proche du financement de start-up ou du capital-risque. La lucidité sur le risque revient d’ailleurs régulièrement dans le discours.
On est confortable avec le fait qu’il y a des projets qui vont rater.
Un discours inhabituellement lucide dans une industrie qui préfère souvent promettre des succès. Les premiers jeux sélectionnés n'ont d'ailleurs pas été choisis au hasard. En effet, la plateforme privilégie des projets déjà avancés, parfois dotés d’une communauté ou d’indicateurs de traction commerciale. L’objectif est d’instaurer la confiance, campagne après campagne.
Investir dans un jeu, un pari assumé
Gamevestor évoque des retours potentiels compris entre 1,5 et 2 fois l’investissement initial pour les premiers projets. Mais insiste sur la prudence.
On regarde les jeux similaires. On est très conservateurs.
La plateforme évite les comparaisons irréalistes avec des succès exceptionnels comme Risk of Rain ou Stardew Valley, afin de maintenir des projections crédibles.
Le fonctionnement repose sur une phase de remboursement prioritaire, parfois appelée phase de pré-recoupe.
Tant que l’investisseur n’a pas récupéré sa mise, le pourcentage des revenus redistribués est plus élevé. Ensuite on passe en post-recoupe pendant environ dix-huit mois.
Les revenus peuvent être redistribués tous les trois mois selon les performances commerciales du jeu.
Mais le président le rappelle :
On est plus risqué qu’un placement immobilier.
Investir dans un jeu reste un pari, avec une temporalité parfois longue et des résultats incertains.
La plateforme affirme également partager le risque économique. Elle prélève une commission fixe lors de la levée de fonds, puis une part variable sur les revenus générés. Si le jeu échoue commercialement, sa rémunération diminue fortement.
L’investissement minimum pour les joueurs désireux de se lancer dans l'aventure est fixé à 100 euros. Un seuil relativement accessible qui vise à permettre une participation large tout en conservant une logique d’engagement réel.

Le joueur acteur
Au-delà du financement, Gamevestor défend une vision plus politique du rôle des joueurs.
Qui mieux que la communauté peut dire si un projet mérite d’exister ?
Des systèmes de vote pondérés pourraient être mis en place.
Quelqu’un qui a mis 1000 € aura plus de poids que quelqu’un qui a mis 100.
Mais la plateforme entend garder un rôle de régulation.
On va jouer le rôle de garde-fou.
Un équilibre fragile entre démocratie économique et direction artistique.
La question devient alors culturelle autant que financière : jusqu’où les joueurs doivent-ils influencer la création ?
Écouter ou subir
Interrogé sur le risque d’un excès d’influence des joueurs, le président renverse la perspective.
Est-ce que ne pas écouter les joueurs a été une bonne chose ces dernières années ?
Il évoque des lancements de jeux service ignorants des retours communautaires.
Ils [Les éditeurs] n’étaient même pas capables de lire les commentaires sous les trailers.
Pour lui, le dialogue pourrait devenir une forme d’assurance, une manière de reconnecter conception et réception.
Nintendo comme terrain stratégique
Le sujet des portages revient naturellement.
On pousse certains studios à augmenter leur budget pour aller sur Nintendo Switch.
Mais avec prudence.
Il vaut mieux un bon portage sur la Nintendo Switch 2 qu’un jeu moyen partout.
La plateforme propose aussi un accompagnement technique.
On connaît des partenaires efficaces pour les portages à coût réduit.
Dans un marché où la visibilité console peut conditionner la rentabilité d’un projet indépendant, ces arbitrages deviennent décisifs.
La question des portages Nintendo cristallise une tension bien connue de l’industrie indépendante. La visibilité offerte par les consoles Nintendo peut transformer la trajectoire commerciale d’un projet. Mais elle s’accompagne aussi de contraintes techniques et financières importantes. Ces dernières années, plusieurs studios se sont précipités sur la plateforme hybride, parfois au prix de portages tardifs ou dégradés.
Gamevestor affirme vouloir jouer un rôle de conseil sur ces arbitrages, en encourageant des choix ciblés plutôt qu’une présence coûte que coûte sur toutes les machines.

Convaincre dans un climat de méfiance
Le modèle vise des joueurs passionnés.
Les core gamers dépensent parfois des milliers d’euros par an.
Mais la confiance est difficile à obtenir.
Ce sont des gens méfiants. Il y a eu beaucoup de crypto, de NFT…
Gamevestor parle d’éducation du marché.
On va aller plus doucement que prévu.
Construire une relation durable semble aussi important que lever des fonds. Au-delà du discours structuré sur les mécanismes financiers, un élément revient avec insistance dans l’entretien : l’urgence.
Pour Gamevestor, le modèle ne pourra exister que s’il est adopté rapidement par une première génération de joueurs-investisseurs. La plateforme reconnaît elle-même être encore dans une phase de construction, où la confiance doit se gagner projet après projet. Le lancement des premières campagnes apparaît ainsi comme un moment décisif, presque fondateur. Plus qu’un simple service financier, Gamevestor cherche à enclencher un mouvement.
Une ambition continentale et une mutation profonde
L’objectif est clair.
Devenir la première source de financement pour les studios petits à AA en Europe.
Mais la plateforme insiste sur une progression maîtrisée. Les premières campagnes feront office de test grandeur nature.
Au fond, Gamevestor propose une idée aux conséquences potentiellement importantes pour la relation entre joueurs et studios. Que devient le joueur lorsqu’il investit ?
Il ne consomme plus seulement, il prend un risque, il partage potentiellement des revenus et il accepte aussi la possibilité de l’échec.
Notre but, c’est partager les revenus de l’industrie.
Mais aussi ses incertitudes.
Si un jeu ne marche pas pendant cinq ans, difficile de croire qu'il marchera.
Gamevestor n’offre pas une promesse de réussite. La plateforme propose avant tout une nouvelle relation entre passion et économie, entre création et prise de risque.
Reste à savoir si ce modèle s’imposera durablement dans l’écosystème indépendant européen ou s’il rejoindra la longue liste des tentatives de réinventer le financement du jeu vidéo.
Une chose est sûre : le mouvement commence à peine et, comme souvent dans cette industrie, ce sont les joueurs eux-mêmes qui en décideront l’issue.

