CHAPITRE TROISIEME,

SUR LE CHEMIN DU RETOUR

 

 

            Phil, qui s’étranglait avec sa propre hémoglobine, encaissa tout le chargeur de l’AK-47, avant de s’effondrer lourdement sur le flanc. Le kamikaze l’observa une seconde de trop, avant de s’apercevoir que Budd avait pointé son M-16 droit sur on visage. La balle traversa la gorge du viet de part en part dans une pluie de sang. Budd commença à  poursuivre la poignée de survivants qui avaient compté sur la diversion de leur ami suicidaire pour fuir à toutes jambes à travers l’épaisse jungle.

            Dany, toujours lucide, l’arrêta net.

- Ecoute-moi ! Ils ne doivent plus être très nombreux, mais ils sont partis se planquer dans leurs bunkers vingt mètres plus loin, alors garde ton sang-froid ! Si tu meures, je vais y passer aussi !

- Fais chier ! pesta Budd en jetant son M-16 par terre.

            Barns réalisa en un instant que seule son expérience pourrait les sortir de cette situation. Ces hommes qui s’étaient emparés des corps de ses compagnons d’armes faisaient indéniablement preuve d’une grande dextérité dans le maniement de leurs armes, mais ils n’avaient vraisemblablement que très peu, voire aucune expérience du champ de bataille.

            Il se secoua un peu et commanda à Dany :

- Demandez un soutien aérien.

- Le sergent Barns a raison, Budd, expliqua Dany, c’est notre seule chance de nous en sortir ! Reviens à couvert, qu’on en finisse !

            Sans un mot, il retourna s’accroupir derrière son rocher, alors que l’arbre qui lui servait de couverture un instant auparavant explosait dans un tourbillon de feuilles et de bouts de bois calcinés, laissant derrière lui un cratère de la taille d’une petite voiture.

- Woh…  Merci, Dany... Appelle vite ces putains d’avions !

- OK, Budd ! 48-213, ici 1-1-0-7 détachement de reconnaissance, nous subissons de lourdes pertes ! Demande de soutien aérien aux coordonnées suivantes -Dany hésita un instant avant de se tourner vers Barns-… Hey, sergent, on est où là ?

- La colline, là ? 49,8-62,5.

- OK. 12-7-15-B, je répète, demande de soutien aérien aux coordonnées suivantes : 49,8-62,5 !

            En réponse, la radio grésilla :

- Bien reçu 1-1-0-7, les appareils viennent de décoller ! Mettez-vous à couvert !

            Barns rejoignit les autres derrière le rocher quand un lointain grondement commença à se faire entendre. A peine s’était-il adossé que deux chasseurs F-4 Phantom II défilèrent en rase-mottes au-dessus des trois américains. Pendant quelques secondes, la jungle toute entière devint silencieuse, comme si elle retenait son souffle. Puis, un déluge de feu s’abattit sur les bunkers où les derniers hommes de la compagnie nord-vietnamienne s’étaient réfugiés. D’horribles cris s’élevèrent alors de la colline, mais les yeux éblouis des américains leurs empêchaient de voir ce qu’il se passait. Quand enfin ils recouvrèrent la vue, quand l’obscurité matinale retomba, ils s’aperçurent qu’un viet dévalait la pente dans leur direction, dans un tourbillon de flammes. Budd l’acheva immédiatement avec son Smith & Wesson.

            Ils sortirent de leur abri pour constater que le paysage avait été totalement modifié : il n’y avait plus que cendres incandescentes et troncs carbonisés tout autour d’eux. L’imposant fromager derrière lequel Phil s’était mis à couvert semblait être le seul arbre encore debout. Ils remarquèrent également que les derniers représentants du régiment viet avaient été réduits en poussière. Et que des corps de Phil -ou plutôt de Grahams- et Fisher, il ne restait plus que les squelettes rongés par le napalm encore brûlant.

            Budd se précipita sur celui de Grahams, en jurant qu’il dégommerait tous les jaunes qui oseraient entrer dans son champ de vision. Dany alla voir les restes de Fisher, qui avait fini sa combustion plus tôt que Grahams, du fait de sa moindre carrure. Barns les regardait, sans rien dire. Dorénavant, ils étaient tous aussi perdus que lui. Dany grimaça :

- Merde, Phil…

- Ah… commença Budd. C’est vrai que tu le connaissais un peu mieux que moi…

- Non, répondit Dany, je ne le connaissais pas vraiment… On a passé presque un an à se voir tous les jours, et je ne connaissais pas… Il fallait vraiment que je sois déprimé et que Bob paye royalement pour que je les suive.

- Pourquoi ça ne collait pas entre vous ? demanda Budd, se rendant compte trop tard de ce que sa question avait d’indiscret.

- Je… C’est à cause d’une fille, confia Dany, qui ne parlait habituellement jamais de ses aventures sentimentales.

- Ah, je vois… Désolé, dit Budd, réellement touché de voir Dany dans cet état. Mais au fait, reprit-il, soudainement prit d’une illumination, t’es déjà venu dans le simulateur, tu dois connaître ! Tout à l’heure je me suis emporté en croyant qu’on serait complètement paumés sans Phil…

- Seulement voilà, là où nous sommes maintenant n’a pas grand-chose à voir avec la simulation. La simulation n’était qu’un jeu. Et là… tout ça a l’air tellement réel… hésita Dany, le regard perdu dans le vague.

- Réel ? Budd haussa les sourcils. Tu veux dire que non seulement on est paumés, mais qu’en plus Phil est vraiment mort ? Dis pas n’importe quoi ! Tout ce que tu vois, c’est pixels et compagnie ! L’esprit de Phil, ou appelle ça comme tu veux, n’a jamais quitté son corps ! Là il est pépère dans la cave en train de retirer son équipement et de se dire « merde je me suis fait avoir, je ferai attention la prochaine fois ! ».

- Justement, ce n’est pas vraiment son genre de se faire avoir comme ça ! trancha Dany, à mi-chemin entre la peur et l’énervement. Et l’avatar de l’unité centrale qui ne réagit pas, qui meurt ! Et Bob, où est-il ? Pour moi c’est du réel, là ! Regarde autour de toi ! Aucun jeu n’est capable de faire des décors aussi réalistes ! De plus,…

- Attends, coupa Budd, révolté par les propos de Dany, tu réalises que, en partant du principe qu’on n’est pas dans un jeu, c’est qu’on est forcément… dans un endroit qui existe !

- Ou qui a existé. On doit être dans le passé, répondit simplement Dany, sûr de lui.

- Pourquoi, demanda Budd, pourquoi ils nous auraient envoyés dans le passé ? Moi je crois plutôt qu’on n’est morts, ou alors qu’on a perdu la raison. C’est tout !

            Comme le ton de Budd commençait à se faire plus menaçant, Dany haussa la voix à son tour :

- … Tu te rends compte qu’on est vraiment dans la merde ? C’est pas le moment de se lancer dans des débats philosophiques ! Qu’y a-t-il après la mort ? Le Viêt-Nam !... Faut trouver un moyen de sortir d’ici !

- Oui, très bien, et comment ?

- Eh bien, on n’a qu’à remplir nos objectifs, répondit Dany, en sachant que ses mots détermineraient si Budd continuerait à lui faire confiance ou non.

- OK… Parce que toi, tu sais où se trouvent nos alliés de la je-sais-plus-combientième-compagnie aéroportée ? demanda Budd, entre ironie et perplexité.

- La 15ème. Demandons à Barns.

- Bah oui, bien sûr, où avais-je la tête, comme on est dans le passé, ce mec-là est un vrai GI, et il sait forcément où se trouve sa base, ajouta Budd, exaspéré. Vas-y, dis-nous tout, sergent.

            Le sergent, qui avait écouté toute la conversation avec grand intérêt, tout en se disant qu’il aurait mieux fait de ne rien entendre de tout ça, répondit promptement.

- Comment ? La 15ème ? Ils sont au même camp de base que mon détachement. Maintenant, que le lieutenant Robertson est mort, le lieutenant Murray, celui qui dirige la 15ème, va aussi nous commander.

- Euh, oui, d’accord, c’est par où ton camp de base ? demanda Budd.

- A environ trois kilomètres vers le Sud-Est. En fait, on n’a qu’à suivre les traces qu’on a laissées en venant.

- En venant ?

- Ah, oui, évidemment, vous, vous n’étiez pas encore là…

            Budd regarda Dany, l’air sceptique, puis ajouta :

- Alors… On est vraiment arrivés en pleine guerre du Viêt-Nam ?

- Je le crains. On parlera de ça en route, OK ? demanda Dany, sans vraiment attendre de réponse. Il devait éviter de trop bousculer Budd… Je crois qu’on n’a pas un instant à perdre, on avait vingt-quatre heures au départ, il nous a fallu environ une heure pour se dépêtrer des viets…

- Et il faut une heure au pas de course pour rallier le campement, ajouta Barns.

- En route.

            Budd fit semblant d’être plongé dans de profondes réflexions, mais au bout de quelques minutes, il ne put s’empêcher de demander à Barns :

- Eh, mec, t’es un humain, alors ? Pas un programme ?

- Un programme ? Tu veux dire, pour les élections ?

- Ah… En tout cas, si t’en es un, tu fais bien semblant.

- Laisse-le tranquille, soupira Dany, et puis ferme-la un peu ! Je crois qu’on a tous besoin d’une petite pause…

- Nan, moi, ça va, répondit Budd, qui essayait d’assembler les pièces du puzzle, mais les différents résultats l’effrayaient plus qu’autre chose.

            Il se tut à nouveau. Et brisa à nouveau le silence au bout d’une minute.

- C’est possible d’envoyer quelqu’un dans le passé sans le faire exprès ?

- Tu crois que Bob aurait voulu nous envoyer cent ans en arrière ? se demanda Dany à voix haute. Je ne vois pas très bien pourquoi il aurait fait ça.

- Avoue que c’est bizarre quand même ! Il nous a parlé d’une simulation de guerre du Viêt-Nam et on se retrouve en pleine guerre du Viêt-Nam ? ...Pfff… j’y comprends rien…

- J’ai le pressentiment qu’on n’en saura bientôt plus, dit Dany, pensif.

- Ah ?

- Ouais, des fois, j’ai des espèces de sensations…-il marqua un temps- inexplicables. En rapport avec le futur.

- Wahou… Comme les devins ?

- Je savais que ce n’était pas une bonne idée de parler de ça avec toi.

            Un nouveau silence.

- Mais dis-moi, Dany…

- Quoi ? demanda-t-il, par pure politesse.

- Je me disais… Pourquoi risquer nos vies à remplir nos objectifs alors qu’on pourrait tout simplement rester pépère au point de rendez-vous pendant vingt-quatre heures ?

- Qu’est-ce que tu crois ? Que si on se pointe là-bas en n’ayant rien fait on a une chance de revenir ? Est-ce qu’on a une chance de revenir, déjà ? Je connais Bob autant que je connais Phil… que je croyais les connaître… Et je ne les pense pas capables de nous faire un coup pareil. Si ils l’ont fait, c’était à leurs dépens, et ils vont tout faire pour qu’on s’en tire indemnes… ou du moins avec le moins de dommages possibles.

- Tu m’as l’air bien confiant… Moi il m’a semblé louche, ton Bob… ajouta Budd, en regardant Dany de travers. Si on s’en sort, compte pas sur moi pour faire l’éloge de sa machine.

- Si on s’en sort… supposa Dany, avant d’ajouter : nous avons pris une porte qui s’est refermée derrière nous, et la clé est de l’autre côté.

- Euh… ouais, je l’aurais pas dit comme ça, mais c’est bien aussi… Alors on va devoir rester de ce côté-ci de la porte jusqu'à ce que quelqu’un de l’autre côté nous l’ouvre ? puis il continua sans attendre de réponse : ça peut prendre longtemps, non ? Et à la fin de la guerre, on va rentrer chez nous, chez les femmes des mecs dans lesquels on est ? C’est un putain de gros bordel de merde.

- Je l’aurais pas dit comme ça, mais c’est bien aussi… ironisa Dany. Il se tourna vers Barns : hey, sergent, ils habitent où Rippy, euh… Hawk ou Grahams…

            Le sergent, qui courrait cinq mètres devant Dany et Budd, ralentit un peu pour arriver à son niveau et lui répondre :

- Rippy vivait à San Francisco, Hawk à Dallas et Grahams à la Nouvelle-Orléans. Euh… et vous ?

- On vient tous de Los Angeles.

- Comment ça se fait ? demanda Barns, intrigué.

- C’est là qu’on est rentrés dans la machine temporelle, répondit Budd.

- Ah… évidemment… c’est bien, le futur ?

- A peine mieux que toute cette merde, affirma Dany. Il n’y a presque plus de boulot. Plus que des robots, ils font tout. Tous les pays développés traversent une grave crise. Seul le Japon s’en tirait à peu près bien, jusqu’à ce que la Chine l’attaque il y a deux ans. Et maintenant, c’est elle, la première puissance mondiale…

- Ah, vous me rassurez, soupira Barns, qui ne croyait visiblement pas un mot du résumé de Budd, j’ai failli croire à votre histoire de machine du temps… En fait je me suis pris une balle tout à l’heure et je suis en train de délirer dans mon agonie…

- Je crains bien que non, mon vieux, dit Budd. T’inquiète pas, avec ton aide, on va tous s’en sortir.

- Hey, Budd… Je viens de penser à un truc… Les objectifs qu’on nous a donnés, ils doivent correspondre à un événement précis, ici ! On nous a envoyé juste avant que la défaite devienne inévitable !

- Bah oui, répondit-il avec un haussement de sourcils, c’est ce qui devait faire l’intérêt du jeu.

- Ca nous donne un avantage considérable sur les viets ! s’exclama Dany. On sait exactement quoi faire pour remporter la victoire !

- N’empêche… une fois qu’on l’aura remportée, cette victoire, qu’est-ce qu’on va faire si on n’est pas rapatriés en 2052 ? demanda Budd, suspicieux. On va vraiment prendre les places de Rippy et de truc ? Tu vas te retrouver avec une black et douze gosses black…

- … et un chien black… C’est vraiment le cadet de mes soucis, objecta Dany. J’y penserai demain.

- On arrive, Rippy, coupa Barns. Enfin, Budd, c’est ça ?

- Non, c’est Dany. Tiens, au fait, Budd, maintenant on va s’appeler par nos « vrais » noms, c’est-à-dire… euh…

- Toi, Dany, t’es Rippy, expliqua Barns calmement, et Budd c’est Hawk. D’ailleurs, Hawk a une certaine réputation… il faudrait que vous vous y pliiez.

- Une certaine réputation ? Laquelle ? demandèrent Dany et Budd en chœur.

- Disons qu’il a du mal à respecter la hiérarchie…

- Ah… On va te laisser parler sergent, OK ?

- Prenez l’habitude de me vouvoyer si vous voulez passer inaperçus…

- Sergent, oui sergent !!

            Ils arrivèrent en vue du campement à 07h47, alors que le soleil venait à peine de se lever et que la jungle s’éveillait progressivement. Ils longeaient une fine rivière, qui remontait une falaise en cascades, et dont la source représentait tout l’approvisionnement en eau –plus ou moins potable- du détachement. En effet, certaines rumeurs circulaient, comme quoi les viets n’hésitaient pas à empoisonner les cours d’eau qu’ils supposaient utiles aux américains, et que les hommes atteints de ce poison mourraient dans d’atroces souffrances, régurgitant leurs entrailles pendant toute une semaine, avant de mourir de faim, leur estomac étant réduit à la taille d’une cerise… Les hommes préféraient donc contrôler la source même afin d’éviter ce genre de désagrément. Et de pouvoir s’assurer que personne d’autre qu’eux ne verserait de poison dans le ruisseau…

            Vu d’en bas, seul le sergent voyait cet aspect de la situation, Dany et Budd remplissant allègrement leurs gourdes en s’éclaboussant avec…

- Au fait, on est quel jour, sergent ? demanda Dany entre deux gorgées.

- 11 septembre.

- C’est marrant, ça, remarqua Budd, on est partis un 11 septembre !

- Je vois pas ce qu’il y a de marrant à ça…

            Ils suivirent Barns qui contournait la falaise par l’Est. Ce dernier réalisa alors qu’il n’avait vu aucun signe de vie là-haut, même le drapeau à étoiles n’avait pas été hissé. La matinée avait déjà apporté son lot d’étrangetés à Barns, c’est pourquoi celle-ci l’effleura à peine. En temps normal, il aurait immédiatement compris à quel  point la situation était inhabituelle… et donc extrêmement préoccupante.