CHAPITRE DEUXIEME :

 

HISTOIRE DE PHILIP ANDERSON.

Le parcours, la rencontre.

 

 

 

                Philip Glover était marié à Theresa Glover depuis près de quinze ans. Le mariage avait eu lieu lors du passage en l’an 2020, à minuit pile. Le couple s’entendait à merveille, il avait même projeté d’adopter un bébé vietnamien peu après leur union ; Theresa ayant toujours été dans l’incapacité de perpétrer la lignée des Glover. Phil, malgré les difficultés économiques de son pays suite au blocus mondial auquel il faisait face, réussit à ouvrir une petite maison d’éditions qui prospéra en un rien de temps. La routine s’installait, inévitablement, aussi bien dans sa vie privée qu’au bureau.

            Il n’avait plus rien à y faire. Sa clientèle était fidèle. Quand il rencontra Jessica Anderson, cela faisait vingt-et-un ans qu’il y travaillait en tant que Président Directeur Général.

           

            La secrétaire de monsieur Glover décéda en 2041, des suites d’une chute dans des escaliers, ou quelque chose dans le genre ; Phil n’y prêta à vrai dire que très peu d’attention, et ne se rendit à l’enterrement que par pure politesse. Quelques jours après la publication dans le New York Times d’une petite annonce annonçant le poste nouvellement vacant dans la célèbre firme de Phil, une jeune femme du nom de Jessica Anderson se présenta à lui. Elle ne se débrouillait pas mal du tout, certes, mais c’est surtout son charme qui fit pencher la balance en sa faveur. Le soir même de la signature de son contrat d’embauche, Jessica était invitée à dîner avec son patron. Elle fut incapable de refuser. Elle ne broncha pas quand il lui proposa de monter boire un dernier verre chez lui.

            Bien entendu, elle tomba enceinte. Phil la renvoya immédiatement, allant jusqu’à la menacer de mort si elle tentait ne serait-ce que de le recontacter. Il commençait à avoir peur que tout ceci ne s’ébruite. Il avait vu à la télé des histoires similaires à la sienne qui se finissaient par d’horribles procès, l’opprobre national, la prison, le déshonneur. Il regrettait déjà amèrement. Elle n’essaya pas de le revoir. Elle attendit neuf mois, accoucha, puis se donna la mort. Tout simplement, dans la discrétion, en sautant par la fenêtre de sa chambre d’hôpital.  Elle tenait dans sa main gauche un bout de tissu, provenant certainement, selon le F.B.I., du drap de son lit. Elle y avait griffonné « Philip », en lettres de sang. C’est ainsi que les infirmières décidèrent de nommer le nouveau-né.

            Quant à monsieur Glover, le remords le rongea tant à partir du jour où il apprit que sa secrétaire était enceinte de lui, qu’il perdit la raison en découvrant qu’il était aussi responsable du suicide de la jeune femme, et décida de tout avouer à son épouse, Theresa. Elle le quitta, et il se tira une balle dans la tête.

           

            Philip Anderson grandit jusqu’à l’âge de seize ans dans un orphelinat du Bronx, le Yankee Stadium Orphelinat, qui était autrefois, comme son nom l’indique, un stade de football américain. Son enfance fut particulièrement paisible. Il passait le plus clair de son temps à écrire, principalement les biographies de ses camarades. Ce matin-là, quand le directeur de l’établissement le convoqua dans son bureau, il fignolait justement celle de son compagnon de chambrée.

            Phil se vit alors raconter toute l’histoire sa famille. Il eut connaissance des vies tragiques de tous les membres de la famille Anderson. Ce qui était arrivé à ses parents, ses grands-parents, et ses arrières grands-parents, et ainsi depuis la Guerre du Viêt-Nam. A chaque fois, l’histoire semblait se répéter. Phil eut bien du mal à le croire au début, mais il dut finalement se rendre à l’évidence : pourquoi le directeur de l’orphelinat lui mentirait-il ? Enfin, ce dernier ajouta que la belle-mère de Phil, Theresa Glover était morte tout récemment, et dans une lente agonie qui dura près d’un an, d’une tumeur maligne au cerveau.

            Le jeune homme voulut savoir où il pouvait trouver les tombes de ses parents, mais il n’obtint rien du directeur. Tout ce qu’il put apprendre de plus, c’était que Theresa et Phil avaient déménagé à Los Angeles quand il eut vent que sa secrétaire attendait un enfant de lui.

            N’ayant aucune affinité particulière avec les autres orphelins, il quitta la Grosse Pomme pour la Côte Est sans remords, et sans trop savoir ce qui l’attendait là-bas.

            Depuis la disparition totale du pétrole de la surface du monde, depuis bientôt une vingtaine d’années, l’électricité est devenue l’énergie numéro un. Ce fut donc en bus électrique que Phil fit le voyage. Au premier arrêt, à Philadelphie, il fit la connaissance de Robert Norton. Les jurons qu’il vociférait sans retenue sur sa console de jeux portable le sortirent brusquement de ses sordides pensées. Il décida de se changer les idées et alla s’asseoir à côté de lui.

            Bob travaillait dans le jeu vidéo, en tant que level-designer, c’est-à-dire qu’il s’occupait de créer les environnements virtuels dans lesquels les héros évoluaient. Il lui raconta qu’il avait dix-neuf ans, que sa petite entreprise faisait déjà de beaux bénéfices, suffisamment pour qu’ils puissent, sa petite sœur et lui, vivre dans une confortable villa dans la banlieue de la Cité des Anges… Mais Phil ne l’écoutait que d’une oreille distraite. Il ne parvenait pas à détacher son regard des écrans de la console.

- Et on recrute, si ça peut t’intéresser.

- Ah, vraiment ? Mais je n’ai jamais touché ce genre de truc…

- Tu écris bien ?

- Oui, je crois que je ne me débrouille pas trop mal, pourquoi ?

- En fait, on cherche un mec qui serait capable d’écrire le scénario de notre jeu.

- Un scénario ? Eh bien, pourquoi pas ? Je risque d’avoir pas mal de temps libre, ça m’occupera un peu !

- Cool. Ah, fais chier, ce con a encore sauté dans le vide ! Tu vois, c’était ça le problème avec les jeux vidéo il y a 50 ans : tu n’avais jamais l’angle de vue que tu aurais voulu avoir. Vois-tu, ma boîte propose un truc inédit, du jamais vu ! Ce n’est plus le joueur qui doit se connecter au jeu, mais le jeu qui se connecte au joueur !

            Bien qu’il ne voyait pas très bien où Bob voulait en venir, Phil manifesta des signes d’intérêt sincères. Ils discutèrent ainsi pendant toute la durée du transport… pendant toute la journée. Arrivés sur place, Phil se rendit compte que dans sa hâte de quitter New York, il n’avait rien préparé pour son séjour à Los Angeles. Ni argent, ni vêtements, ni aucun papier d’identité. Et puisqu’il était si tard le soir –si tôt le matin-, Bob lui proposa de dormir chez lui, car, comme c’était le 11 septembre 2051, et que la ville venait de clore la cérémonie de commémoration des attentats, tous les hôtels seraient sûrement bondés ; et passer la nuit dans les rues de Los Angeles n’était pas une bonne idée.

            Le 11 septembre… Phil se revit dans le bureau du directeur, s’abreuvant de ses paroles à propos de sa famille. Sa mère s’était donnée la mort exactement seize ans plus tôt. Sa grand-mère avait connu un destin étrangement similaire.

            Le jour de l’accouchement de Margaret Glover -mère de Theresa, grand-mère de Phil- elle avait invité dans sa chambre son amant, profitant de l’absence de son mari, parti s’humecter afin de reprendre ses esprits. Elle lui dit qu’elle ne voulait, qu’elle ne pouvait plus le voir, maintenant qu’elle était mère. Mais, le pauvre époux, qui avait vu cet inconnu entrer dans la chambre de sa femme, écoutait à la porte. Il cru que l’enfant n’était pas de lui. Il pénétra violemment dans sa pièce, et, malgré les suppliques de Margaret, il avait attrapé la tête de l’homme et l’avait frappée contre le mur le plus proche à plusieurs reprises, incontrôlable. Puis, il le propulsa en direction de la fenêtre qui explosa en un millier d’éclats étincelants. L’homme se rattrapa de justesse mais poussa un horrible cri et s’enfonçant les tessons de verre au travers des mains. Il se redressa brusquement en s’enfonçant une longue épine scintillante dans la nuque, qui lui ressortit au niveau de la pomme d’Adam.

            Pendant le silence extrêmement pesant qui s’installa alors, le mari recouvra ses esprits. Il regarda sa femme, avec un mélange de panique et d’horreur dans les yeux.  Il entreprit de se diriger vers elle, mais il glissa sur le sang qu’il venait de verser, et, dans un horrible craquement d’os, se brisa la nuque contre le rebord hérissé de la fenêtre.

            La grand-mère de Phil venait de perdre les deux hommes de sa vie. Elle se leva avec difficulté, faillit glisser sur la mare pourpre qui ne cessait de s’étendre, mais atteignit finalement la fenêtre, et se laissa tomber sur le goudron du parking de la clinique, quatre étages plus bas.

            C’était le 11 septembre 2016.

           

            Le taxi s’arrêta en double file. Bob le secoua en lui disant quelque chose comme « Eh ! Tu dors ou quoi ? ». Phil réalisa que, perdu dans ses sombres songes, il était machinalement descendu du bus, et était monté tout aussi machinalement dans un des nombreux taxis de la gare routière de San Diego -les véhicules de plus de cinq tonnes étant interdits pendant toute la durée des commémorations. Il réalisa également qu’il maintenait sa main gauche fermement crispée autour d’un bout de papier. Il n’avait plus le souvenir de l’y avoir mis. Il ouvrit lentement sa main et reconnut tout de suite la carte de visite de l’orphelinat. Là, où, il y a vingt-quatre heures de cela, il dormait encore paisiblement, n’ayant pour seule préoccupation que le contenu des paquets qui l’attendraient le lendemain… En y réfléchissant bien, c‘était la première fois qu’il n’avait pas fêté son anniversaire avec les autres pensionnaires de l’orphelinat… Ca ne lui manquait pas le moins du monde.

            Au dos de la carte de visite, le directeur avait griffonné l’adresse du cimetière dans lequel le père et la belle-mère de Phil reposaient.

            Ils pénétrèrent dans la magnifique demeure des Norton et durent se faire aussi silencieux que possible pour ne pas réveiller la sœur de Bob, Cathy. Ce fut donc sur la pointe des pieds qu’ils se rendirent à l’étage, dans la chambre d’amis. Puis, épuisés par leur interminable périple, ils sombrèrent en un instant dans un profond sommeil.

            Phil cauchemarda toute la nuit. Les mêmes images revenaient sans cesse le harceler. Il était agenouillé devant une tombe commune. Une épitaphe troublante l’ornait : « Theresa et Phil reposent, mais ils ne sont pas en paix ». Une voix gutturale, résonnant entre les croix, répétant calmement « Par ta faute ! Tu nous as tués ! ». Une dextre jaillit alors de la terre écarlate. Phil comprit qu’il s’agissait de celle de sa mère. Elle serrait un bout de papier de la même couleur que le sol. Elle s’ouvrit lentement, le papier accompagnant le mouvement. Il semblait cousu sur la main. Il y avait écrit en noir, de manière très lisible : « La voilà ! ».

            La porte de la chambre s’ouvrit à la volée et une voix féminine clama « Debout, les marmottes ! ». En réponse, Phil hurla et Bob tomba de son lit. Sa sœur dit « C’est un cardiaque, ton ami ! ». Phil nageait dans sa sueur, encore imprégné de son cauchemar, qu’il pressentait prémonitoire. Cependant, cela lui parut très vite ridicule.

            Echanges d’excuses, petit-déjeuner.

            Phil entreprit de trouver le cimetière. Il eut toute la journée une espèce d’appréhension, non pas quant au cimetière, mais quant à la sœur de son hôte, Cathy.

            Après une demi-journée de recherches dans l’immense mégalopole, il trouva enfin. Une heure de plus à errer dans les allées, et les tombes –séparées- de Theresa et de Phil Glover lui apparurent quand sonnèrent dix-neuf heures à l’église du coin. L’épitaphe n’avait rien de commun avec celle de son rêve.

           

« A mes parents adoptifs, que je ne sus jamais apprécier à leur juste valeur.

Votre fils qui vous aime, Dany. »

 

            Phil resta debout à lire et à relire ce message, sans vraiment savoir pourquoi, jusqu’à ce que le soleil disparaisse derrière le clocher de l’église. Il fut soudainement pris de panique et quitta le lieux au pas de course. Il ne retrouva la villa Norton que vers vingt-trois heures.

            Bob était introuvable. Il semblait pourtant à Phil qu’il ne devait pas avoir besoin de quitter la maison pour travailler, aujourd’hui… En attendant le retour de Bob, il décida de chercher ce mystérieux Jack Glover dans l’annuaire. Il monta dans sa chambre en tournant les pages. Il s’assit au bureau, face à la fenêtre, et dos à la porte. Il y avait près d’une dizaine de Jack Glover dans Los Angeles. Il nota toutes les adresses, mais l’idée de passer encore des journées entières à errer dans les rues lui fit pousser un énorme soupir de lassitude.

            Cathy rentra brusquement dans la pièce.

- Ca te dirait, une expérience hors du commun ?

- Hein ? Je ne demande pas mieux, mais…

- Tu vas devoir t’entraîner au tir avec le simulateur.

- Au tir ? Le simulateur ?

- Je te donnerai tous les détails demain, à… Disons huit heures, OK ?

- Euh… OK.

            Elle disparut aussi vite qu’elle était apparue. Phil se retourna vers l’annuaire, un peu déboussolé, et soupira « Wow, sacrée gonzesse ! ». La porte se rouvrit aussitôt. Phil sursauta et fit tomber les mille cinq cents pages de l’annuaire dans ce qui lui parut être un épouvantable vacarme. Cathy y prêta à peine attention :

- Tu devrais aussi essayer de  trouver deux autres gars pour t’accompagner dans le simulateur.

            Phil allait répondre quand la porte lui claqua sèchement au nez. Il resta interdit quelques secondes, puis ramassa le pavé et murmurant : « Elle m’aime, c’est sûr… ». Il était plutôt heureux, d’avoir enfin l’occasion de se rendre utile, mais aussi et surtout d’avoir fait la connaissance de cette merveilleuse jeune femme…

            Il passa une nuit parfaitement paisible, et, au réveil, il bondit dans ses habits et alla vérifier si Bob était rentré –ce qui ne sembla pas être le cas. Il s’apprêta donc à rendre visite aux Jack Glover les plus proches. Il venait de poser la main sur la poignée de la porte d’entrée quand Cathy l’interpella. Le simulateur ! Il avait complètement oublié !

- Et les deux autres dont je t’avais parlé ?

- Les deux…? Ah, eh bien, vois-tu,… J’allais justement les chercher…

- Trop tard pour aujourd’hui, mais tâche de les ramener le plus tôt possible. On n’a qu’une année.

- Un an ? Pourquoi ?

- On en reparlera.

            Tout cela était très confus dans la tête de Phil, mais la question qui le troublait certainement le plus était la suivante : pourquoi avait-elle besoin de lui en particulier ? Il n’avait pour le moment aucune réponse qui tienne la route.

            Ils descendirent à la cave par une petite porte dérobée derrière une armoire à casseroles de la cuisine. Ils y retrouvèrent Bob, entouré d’écrans d’ordinateurs affichant des séries binaires, dans un coin de l’immense salle. Cette dernière ressemblait d’ailleurs plus à un laboratoire de recherche tels qu’on peut les voir dans les séries à succès tournées non loin d’ici, qu’à… une cave. En plein milieu trônait une machine aux dimensions pour le moins gargantuesques, puisqu’à elle seule elle devait bien occuper la moitié de l’espace disponible, soit, à vue d’œil, cent mètres carré.